| 21 heures 17. 21 heures 24. 22 heures 41. 22 heures 57. 23 heures 8. 23 heures 37... Toutes les nuits débutaient et s'achevaient de la même façon ou presque. On arrachait les portes. On renversait les tables. On brisait les vitres. On cassait les bouteilles de bière, lutuku ou supu na tolo ou tschibuku ou vodka tropical. On dansait la pachanga. On se tapait dessus. On hurlait comme des fauves. On jurait par toutes les divinités. On sifflait. On s'arrachait les cheveux. On insultait. On roulait à même le sol. On s´immolait. On se demandait pourquoi la frappe enroulée de Podolski était passée au dessus du goal, pourquoi Ballack avait amorti la balle, dribblé trois défenseurs au lieu d'amortir, de dribbler une seule fois et de frapper directement du pied gauche, pourquoi Drogba avait fait cette passe à Torres au lieu de lober le gardien, pourquoi Casillas avait manqué toutes ses sorties, pourquoi Eto'o n'avait pas donné le meilleur de lui-même… Il y avait une épave de commissariat dans les parages. Les policiers y passaient toute leur vie à rivaliser aux jeux de cartes, à parler saucissons et à se saouler à ces alcools qui arrivaient de Brazza via le Beach Ngobila. Ils attendaient donc que les bagarres arrivent au niveau de l'avenue "Pokou Pokou" pour intervenir. Ils venaient en trébuchant, pieds nus, chemises ouvertes jusqu'au nombril, vidant leurs chargeurs dans le ventre de la nuit... Mais les bouteilles continuaient à flotter au dessus de nos têtes. Personne n’arrêtait sa colère. Tout le monde savait que leur commissariat -4 mètres sur 4 ou 5 mètres sur 4 ou 3 mètres sur 6, c'est selon- plus petit que les WCs de la Maison blanche ne pouvait contenir pas plus de dix bêtes. Et donc, les échauffourées se poursuivaient, entrecoupées de crépitements de fusils. Aux monologues des kalachnikovs de nos chers policiers répondaient de tirs sporadiques (armes lourdes et semi-automatiques) des rebelles qui à force de s'ennuyer, traverser le fleuve le samedi et le dimanche pour échanger avec les filles aux seins-grosses-tomates du Club Marilou, braquer un casino, livrer la marchandise... Apocalypses 17, 5 à 12. Gémissements. Rhapsodies des Eglises «chrétiens nés de nouveau». Pollution écervelée des guimbardes. Derniers soupirs. Semonces des mitraillettes. Aboiements de chiens enragés. Les policiers avec leur commissariat plus petit que les WCs de la Maison blanche. Miaulements de chats sauvages. Les rebelles aux sales dents... Des loques gisant par-ci, par-là... Imbroglio ou architecture de la démence, les désordres se poursuivaient jusqu'au petit matin. -Fallait pas qu'Özil marque, Messi ne devait pas tomber dans la surface de réparation, le coup franc de Ribéry mama mia!, ah Klose, hein Cannavaro, Manchester ya biso... Jérémiades. Pleurnicheries. Ah, Schalke 04 équipe ya sika... Cris. Voix cassées. Les bagarres se prolongeaient de minutes en heures avant de terminer à la gare, en passant par la rue Caminho de Ferro, le Rond point Terra Nova, le pont Cabu, le café Minhas queixas, le lycée Pilo del Baca... La vie ne reprenait son cours que vers 11 heures du matin. Les enfants partaient à l'école. Les blessés se rendaient à l'unique dispensaire du coin. Et les restes de la population -à part les 5 policiers du commissariat, toute la ville étant au chômage- se ruaient vers le Sud et l'Est, à la gare et au port, cherchant de quoi mettre sous la dent... Un vent de solitude soufflait alors à travers la ville. Un soleil sans bouche, un soleil sans bras... Un ciel sale et gris. Une chaleur inextricable, la nostalgia do lagarto... les rues vides de viande humaine... Boulevard "de chiens broyés", d'un transistor s'échappant par bouffée la voix de métal de Césaria Evora, "Quem mostra' bo/ Ess caminho longe? /Quem mostra' bo/Ess caminho longe?/Ess caminho/ Pa Sao Tomé/Sodade sodade Sodade /Dess nha terra Sao Nicolau..." En début d'après-midi, l'aiguille tournait vers l'Ouest. Tout le monde courait en direction de l´Esperanza Club. Hommes, femmes, ex-enfants soldats, futurs-enfants-soldats, vendeurs d'eau à la criée, trafiquants d'armes, jeunes journalistes à la retraite, marchands de rêves, médecins ambulants, chercheurs d´or, musiciens sans inspiration, étudiants affamés langues pendantes, prophètes sexuellement à jeun, vrais-faux agents services de renseignements, écoliers la bouche puant les rails de la gare de Lunda Norte, aventuriers de tout poil, mangeurs de cancrelats, anciens miliciens appelés “ampicilines” à cause de leurs bérets rouges et leurs tenues bariolées de noir, ayants combattus en Angola, au Rwanda, au Congo-Brazza, au Zaïre, en Somalie, en Ouganda, en Afghanistan et au Darfour, prêts à se verser dans n'importe quelle rébellion pour vu que ça paie, yeux rouges de chanvre, regard lointain, voix cassées par les cigarettes de seconde lèvre... Ya Zaza, alias Oiseau bleu, alias Dindon, alias Sebruda, alias Zombo le soir, alias le Negro, alias El Conquistador, alias Vieux Vingt-cinq alias Ethiopie, alias Garçon complet alias Gestapo, alias Maréchal alias MP3 alias Général des armées, était le propriétaire reconnu de l´Esperanza Club. Il était le seul dans toute la bourgade à posséder un poste téléviseur. Un trente-trois pouces, noir/blanc, marque Philips, qu'il aurait hérité de son arrière grand-père, un certain Santiago Calabuig Lopez. Tout le monde connaissait de mémoire le rituel du club. Vers 16 heures, catch américain: John Cena, Batista, Randy Worton, Edge, Macho Man... Vers 17 heures, de lyrics de jazz préfacés de Mozart et de Beethoven, suivis de Fela Kuti, Jimmy Hendrix et de Myriam Makeba, «malaika nukupenda lalala... » Vers 17, mini-ciné-club, Charlie Chaplin, Jackie Chan, Bruce Lye et Tarzan. 19 heures, le moment tant attendu, tirage au sort, championnat anglais, allemand, italien, russe ou djiboutien. Les mêmes supporters pouvaient être aujourd’hui hui de Bayern de Munich, demain d'AC Milan, après-midi de Sturm Graz, le soir de Galatasaray, Chelsea, ainsi de suite. A peine le match commencer, les gars commençaient à chanter, à gorge déployée, eh Bayern, eh Podoski, eh Ronaldo-do-do, eh Ribéry, Liverpool pou-pou!, Liverpool pou-pou, eh SK Moscou, oyé, oyé... La suite du scénario était connue... l'arbitre sifflait la fin de la partie et aussitôt les chaises et les tables commençaient à pleuvoir... Ya Zaza se sauvait avec sa télé... Au loin, le muezzin lançant ses fatwas contre Pilar, Inès, Jacinto et Inmacula, créatures de nuit à vous faire baver qui officiaient rue de la Resistanza 15 bis... Apocalypses, peut-être... Les bagarres se déplaçaient dans la rue Gil Pedro , se dirigeaient vers le Pont Cabu, s'arrêtaient au niveau de la poste, puis s'enchaînaient vers la chapelle São Vicente, la Grand-place de La Navidad, le ciné-bar Cabo Verde, le jardin zoologique -qui n´avait pour tous animaux qu´un petit crocodile sourd, trois singes et deux perroquets atteints de grippe aviaire... Rue «Pokou Pokou» , les policiers nous accostant faisaient vomir leurs fusils, les rebelles venus se frottés aux filles du Club Marilou répliquaient, les chansons traversaient longtemps la nuit, Bayern-he-he, Podolski-hehe, Beckham hehe, Ronaldhino hehe, Sturm Graz viva viva!, jusqu'à ce que le soleil tombant d'un arbre se fracture la jambe gauche... @fiston nasser |