A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
"Jodi, toute la nuit" a été écrit à et sur N.Y.C.U.S.A.
On pourrait donc croire que ça se passe à New York City, United States of America (et tout, apparemment, est fait pour qu’on le croie). Mais cette histoire se passe peut-être aussi
en Belgique ou en France : à Ixelles, à Saint-Gilles, à Pointe-à-Pitre, à Montfermeil ou à Clichy-sous-bois
au Congo : à Yolo et au camp Kauka, au quartier Jamaïque, à Masina (alias « Chine populaire »), à Kikwit ou à Boma
et même à Hyderabad, à Karachi, à Odessa, à Irkutsk, à Harbin ou à Zhangzhou
à Vladivostok, à Fukuoka, à Maracaibo, à Belem ou à El Paso
à Assouan, à Téhéran, à Ibadan, à Cape Town ou à Beyrouth
et aussi, bien sûr, aux Etats-Unis : dans le Bronx, à Chicago, à Cleveland, à Detroit ou à Los Angeles …
Cette histoire s’y est déjà passée ou pourrait s’y passer ou s’y passera demain ?
Il existe un « sud » dans tous les pays du monde et, à l’intérieur de chaque ville, il y a toujours des gens qui habitent « de l’autre côté du rail », de l’autoroute ou de
l’aéroport… dans les mauvais quartiers.
Et, sans aucun doute (mais avec néanmoins un point d’interrogation à la fin de la phrase ?), là-bas, ici comme ailleurs, « l’Amérique » est-elle déjà « parmi nous »
(comme on disait de Dieu dans le temps, quand les gens y croyaient ou encore de la cinquième colonne pendant la guerre de 40-45), est-elle en nous et sommes-nous l’Amérique ?
"Jodi, toute la nuit" c’est, pour l’essentiel, le récit de quelques heures de la nuit de deux personnes qui ne se connaissent pas vraiment même si elles travaillent ensemble, quelques
soirs par semaine, dans le même bar. Elle comme serveuse et lui comme chanteur… Deux héros apparemment « positifs », Eldridge et Jodi, qui ont chacun leur histoire personnelle. Deux
vies principales, deux histoires, deux nuits.
La première nuit principale, celle de Jodi la serveuse, est belle et poignante. Je l’ai vécue, je l’ai écrite
- Et je l’ai aussi, d’accord, réinventée, retrouvée ou rajustée !
je ne la raconterai plus. Cette Jodi-là (cette vie-là, cette nuit-là) m’émeut toujours. Aujourd’hui comme avant. Et je ne voudrais surtout pas
- Ce serait la trahir !
la « résumer » ou tenter de l’expliquer. Faites un effort. Ecoutez-la. Découvrez-la. Entendez sa voix. Lisez le bouquin, quoi !
La deuxième nuit principale est celle d’Eldridge, le chanteur qui chante dans le bar de Linda où Jodi est serveuse. Dans sa chanson, qui traverse toute la première partie du bouquin, Eldridge
raconte son « voyage dans le sud ». Et ce voyage dans le sud est aussi un voyage dans le temps. Ce qu’Eldridge rapporte, ça s’est passé il y a longtemps… Mais ça se passe aussi
« maintenant » et (alors que le capitalisme en crise s’éploie sur tous les continents comme une pieuvre affamée, avide de sucer et de gober les ultimes moelles et les humeurs extrêmes)
se passera demain, en Amérique ou ailleurs dans le monde… si bien qu’Eldridge, le chanteur, déjà très énervé par les réactions du public, chez Linda, et assistant, par la suite et par hasard, à
une scène de racisme et de violences policières ordinaires, change de peau, « glisse » d’un personnage à l’autre, harangue
- En français, en anglais et même en lingala ! En indoubill, en slang ou en verlan ! Dans les argots métissés des djeuns de toutes les banlieues !
la foule devant une bouche de métro et devient (d’une génération à l’autre ? d’un quartier à l’autre ? d’une ville à l’autre ? d’un pays à l’autre ? d’un continent à
l’autre ? quarante avant ou quinze ans après ou dans le courant de cette même nuit ?) un émeutier…
Cette nuit de Jodi et d’Eldridge est aussi parcourue par
- Aussi importants que les deux héros principaux, évidemment ! À N.Y.C.U.S.A., on n’est jamais tout seul sur le trottoir, dans un temple ou dans un drugstore ! Même la nuit !
Et le métro ne désemplit jamais !
différents sous-héros, véhiculant leurs propres sous-histoires. Ce sont, en vrac :
Linda, la patronne de Jodi, une patte folle, agressive, étranglant ses amants avec leur propre cravate… mais adorant Jodi ;
Little Mary, une tatouée, la muse de la bande de Jimmy, la mère de Babe, une bonne gagneuse chaussant une paire de platform-boots rouges-vernies… mais qui finit par mourir au
boulot ;
Jimmy Fisher, un blond gominé, complètement pété, l’ancien mec de compagnie de Jodi, un ch’urineur pleurnich’ard, un très ch’aloux, et un très méch’ant… mais aussi un encroumé grave qui se
sait pourchassé par un encaisseur teigneux… et qui entreprend de « taxer » Manya, dans un parc, tout au début de la nuit, avant même que celui-ci ne fasse la connaissance de Jodi ;
Jimmy-la-vipère est aussi le chef d’une petite bande de djeuns comprenant Don Cobb, Tim Garner, dit le Connard, Adam et Richard Abbott, les jumeaux et, bien sûr, Little
Mary ;
Ed Jaskar, Rod Coffmann et Mike Cooper, des flics-nervis qui interpellent les glandeurs et les fourgueurs… et foutent la merde à la sortie du métro et provoquent une
émeute ;
Crazy Rat, la petite bête de Jodi… mais qui a disparu depuis quelques temps et qu’on ne retrouvera plus jamais ;
Manya, alias Man, le « voyageur » (celui qui vient de quelque part ailleurs) et l’en-cas de Jodi, pour toute une nuit mais pour une nuit seulement, un personnage très
ordinaire auquel le lecteur mateur et timoré peut aisément s’identifier sans courir trop de risques… jusqu’au moment où
- Gaffe !
le bonhomme se fait quand même kidnapper et, sans doute, assassiner par Jimmy et sa bande de tarés… en toute fin de nuit ;
Bon Papa Joe et Cousin Gab, également appelés Cobra Gabe et Varan Joe, deux anciens marines de l’opération « Tempête du désert », les « papas » de Babe… ce qui
ne les empêchera pas d’éventrer Little Mary et de jeter le corps de la « gamine » dans l’Hudson ;
Kevin Jones, un nouveau voisin de Jodi qui, de temps en temps, la nuit, sort son caddie et sa belette d’appartement et Dotty, la grognasse alcoolique de Kevin et l’ex-veuve de
Darren Fisher, un pasteur suicidé ;
Charlie, le patron d’un chouette bar de nuit des environs… mais où, finalement, personne n’entre jamais ;
Sam Tucker, un vendeur à la sauvette de vieux disques de jazz… et aussi un fourgue qui se fait contrôler par les flics à la sortie du métro… et ça tourne à l’émeute ;
Colonel Will et Vieux Jésus, deux infoutus mendiants qui font partie du mobilier urbain, un dealer de rue-joueur de washboard et l’ancien chef d’une secte qui s’est fait jeter par
ses apôtres ;
Andy Myers, un chasseur d’images, pervers et rancunier ;
Bill Parker, un encaisseur teigneux, un ex-footballeur professionnel qui a une affaire à régler avec Jimmy et finit par le choper et lui esquinter la gueule ;
Vince Hutchinson qui assure le service de nuit dans un snack 24 hours ;
Trixy, Mandy, Meg, Teri dont la robe s’ouvre jusqu’au nombril, Kimberly et Ann-Wendy, des putes boucanées, mâchouilleuses de caoutchoucs parfumés et revendeuses en sentiments
protégés … qui se font embarquer, les unes après les autres, dans une limousine et disparaissent, les unes après les autres… et un PDG.
Et, quelquefois, ces gens-là (la vie et la mort de ces gens-là, leurs histoires) s’imbriquent, s’accouplent, s’enchâssent ou s’emboutissent… ou se frôlent et se croisent sans se toucher vraiment.