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A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy

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Préface de In Koli Jean Bofane

A première vue, dans "Jodi toute la nuit", les mots semblent se déverser sans retenue comme si la ponctuation n’arrivait plus à endiguer quoi que ce soit, que des verrous de sécurité auraient sauté, sans raison apparente. Les adjectifs et les métaphores y sont déclinés par tombereaux, déversés sens dessus dessous comme lors d’un tremblement de terre qui ne dirait pas son nom. Puis, des verbes, des substantifs, dans une tentative de dématérialisation, se brisent d’eux-mêmes en segments inégaux, séquencés comme à l’intérieur d’un génome. Ce qu’on appelle la phraséologie est condamnée à se désagréger et, ce, dès l’entame du premier paragraphe.
Parfois la litanie des mots agit comme des mantras mais desquels, intuitivement, on se méfierait, convaincu qu’ils ne mèneront de toutes façons pas au paradis, quoi qu’on fasse. Soudain, grâce à la structure quasi cabalistique de certaines phrases, on est saisi de lucidité mais tel celui devant qui s’ouvrent les portes de l’enfer. On se pose alors la question de savoir où et dans quelles conditions aurait séjourné la langue française pour être contrainte à pareil traitement. C’est la ville de Kinshasa, la seule responsable de ce tumulte. Il faut avoir parcouru l’avenue Kasa-Vubu juste avant le crépuscule lorsque le flot des bus, taxi-bus et autres Mazda, se disputant la priorité, écartent la foule immense vers les abords de la chaussée et que la poussière, le clair-obscur aidant, se déploie dans l’atmosphère en un écran géant sur lequel les comédiens, une fois pour toute, auraient sacrifié la rigueur scénographique au profit d’une geste beaucoup plus grandiloquente, frisant la démesure.
Dans ces conditions, lorsqu’on décrit, on est obligé de tout décrire, surtout ce qui réside au-delà d’une perception de base. Pour que la vérité puisse revêtir un peu de crédibilité, il faut mentir sans s’encombrer de scrupules. Dans cette fable qu’est "Jodi toute la nuit", les personnages ont, non seulement, des allures louches mais on se dit facilement qu’ils seraient capables de tout, qu’on ait le dos tourné ou pas. Les toisons pubiennes ont souvent l’apparence dangereuse, les briquets peuvent prendre des allures de lance-flammes. Les salopes, quant à elles, ne susurrent pas tendrement "mon chéri, viens..." mais, au contraire, vous font clairement entrevoir qu’elles n’en voudront qu’à votre argent, même si, plus tard, en soutenant votre regard, elles mettraient sur le compte de la proximité avec l’équateur, l’humidité qui imprègne le fond de leur petite culotte.
Dans ce genre d’univers, rien n’est jamais très clair. Les limites sont bien moins précises que les frontières de l’espace Schengen. Toutefois, il est bon de savoir que, DDL, depuis longtemps, a perdu, le peu qui lui restait d’illusions. Cela, très prosaïquement, une nuit, attablé devant un morceau de poulet braisé provenant du marché de "Djakarta", il s’est rendu compte, avec horreur, que le morceau de volaille, qu’il était en train de mâcher, avait été emballé dans des feuilles de papier qui, en fait, étaient des pages du cours qu’il était sensé prodiguer sous les tropiques. La vente exponentielle des syllabus, un moment, avait, même, flatté son ego. Le message était d’ordre presque divin. Cela procédait de la prophétie dans la plus pure des traditions ; DDL n’était pas venu à Kinshasa pour y enseigner mais pour apprendre.
Les psychologues, philologues et autres philosophes courront le risque de se casser les dents à l’analyse de "Jodi toute la nuit". Les chirurgiens des nerfs, le médecin légiste, les spécialistes en urologie, eux, auront du mal à discerner le rôle exact tenu par les hémisphères du cerveau, par les ventricules du cœur ou les spermatophores dans l’élaboration de cette narration.
Le poète et critique littéraire, le professeur Huit Mulongo a bien pressenti cette difficulté ; c’est pourquoi, dans un souci de compréhension, lors d’une rencontre majeure, il a posé la question : DDL est-il écrivain belge de rationalité congolaise ou, alors, écrivain congolais de nationalité belge ? Pour savoir, il a fallu qu’il y ait adoubement à l’unanimité selon l’une des deux propositions. Par ses pairs, présents ce jour-là, DDL, dit aussi Vié ba Diamba (¹) fut adoubé "Ecrivain congolais parmi les écrivains congolais".
Dans un monde où les cartes sont truquées avant d’être brouillées, Gotham city n’est peut-être pas Gotham city. La mégapole ne se situe peut-être, même pas aux States. En écoutant bien, on peut y entendre parler lingala ainsi que des expressions utilisées par les natifs de Barumbu et de Yolo-nord. Les bars de Gotham city ressemblent comme des gouttes d’eau aux bars qui figurent sur les tableaux de Chéri Samba, Moke et dans les bandes dessinées d’Asimba Bathy. Les femmes qu’on y rencontre ont déjà été vues dans l’œuvre de Moseka Yogo Ambake. Ce sont les mêmes, d’ailleurs, qui pissent debout, les jambes écartées comme le rapporte Bibish Mumbu, la chroniqueuse de l’improbable. En y regardant de plus près, la sueur qui sourd des corps, est la même que celle qui recouvre les êtres lascifs qui se jaugent dans les récits de Vincent Lombue Kalimasi. C’est dans des rues semblables aux rues de Gotham qu’Achille Ngoye et Fiston Nasser Mwanza ont débusqué une grande part de leur délire. Là bas, dans l’air, il y a les mêmes interrogations que les interrogations portées au ciel par Luambo Makiadi et Stervos Niarkos. C’est un environnement où la raison et la juste mesure deviennent des notions de plouc, de yuma, comme nous le fait toucher du doigt, Yoka Lye Mudaba.
Malgré tout cela, et davantage encore, lorsque Jodi déverse son blues, elle ne triche pas. Elle ne dissimile pas ses sentiments. Si son déhanchement condescendant agace et irrite la plupart, surtout, que personne ne quitte la salle avant la fin de la chanson parce que, quoi qu’on dise, Walaï ! Dieu ma mère ! Rien n’est jamais comme avant, même si, nous savons que, ce qui n’est pas, parfois, est.

 

In Koli Jean Bofane (²)

________________________
¹ de Lannoy : Dans l’argot de Kinshasa, noy (nwa) ou diamba signifient : chanvre, marijuana, THC d’où le patronyme ba Diamba
² "Mathématiques congolaises", Actes Sud, 2008

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