A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
JODI, LE BROL
Le blog de Jodi ("Jodi le blog") est devenu, depuis janvier 2011, une lettre d'information: Jodi le brol*
Lettres d'information (soki News of the World... soki mabanga !)
Didier de Lannoy
2011
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Demain je prendrai la poussière
L’aube sent toujours mauvais. La nuit, les hommes se tuent. Le jour, ils enterrent leurs morts. Mais moi, je n’ai pas peur. Je les connais. Je ne les aime pas mais ils ne me voient pas. Je n’existe pas. Je prends la poussière. C’est tout. C’est ma mère qui le veut. Chaque matin, tout doit redevenir nickel. C’est comme ça. Alors j’essuie. J’essuie tout. Faut que ça brille.
Aux nouvelles, on compte les morts. Il arrive même qu’on dise leur nom. Je m’étonne de ne pas les connaître. Ils ne sont pas du quartier. C’est étrange. J’aurais juré avoir entendu crier cette nuit. Comme toutes les nuits. Je ferme les yeux et compte le nombre de déflagrations. Je sursaute à peine. C’est encore loin. Je peux profiter de mon lit quelque temps encore. Je me couvre le visage et me protège la gorge avec mes deux mains. Je ne veux pas être égorgée dans mon sommeil. C’est la seule mort que je crains. L’ennemi manie bien l’arme blanche parce que c’est rapide et silencieux, m’a-t-on dit. Je ne connais pas le visage de l’ennemi, seulement ses moeurs. On vit dans le même pays. On a lu les mêmes livres. On a les mêmes poètes mais on ne regarde pas les mêmes soleils. C’est comme ça.
Un vent chaud souffle et ramène l’odeur de la mort. Je le respire à pleines narines. Il me caresse le corps. Je me découvre pour qu’il m’habille.
- Combien de vies me ramènes –tu? lui dis-je. Ne t’inquiète pas. Demain, je prendrai la poussière.
Mais l’aube semble lointaine et les hommes, ce soir, veulent venger les disparus de la veille. Les yeux affreusement dilatés, les mains froidement moites, ils chargent et chargent encore. Je devine leurs prières, la maison tremble, ma mère hurle. Mais faites-la taire, bon sang, ses cris m’empêchent de parler au vent. Pas de pitié pour ceux qui ont choisi de survivre, pour ceux qui croient qu’ils ont raison, pour ceux qui ont choisi leur camp. Je ne bougerai pas de mon lit. J’ai tant de morts à accueillir. J’ai tant de morts à consoler. Ils viennent de très loin, de partout, de nulle part. Leurs visages ne sont plus accrochés à leurs corps mais ils ne me font pas peur. Ils sont morts, ils ne peuvent pas me faire du mal. Alors, je les prends à pleines mains et je nettoie leurs blessures avec mes draps. Je ne cherche pas à les ramener à la vie. C’est trop tard. Et puis ils se feront tuer encore une fois. Ce n’est pas la
peine. Je voudrais juste qu’ils me racontent leur histoire. Ma mère ne m’en a jamais lu et depuis que les hommes meurent, je n’ai plus de livres à lire. Il faut alors puiser les histoires là où elles se terrent parce qu’elles ne veulent plus être lues ni rangées dans les bibliothèques où elles s’enveloppent de poussière. Faut chasser la poussière, faut tout nettoyer, c’est ma mère qui le répète. Alors, je secoue les draps et attrape au vol ce fragment de petite fille déchiquetée en plein sommeil. A quoi rêvait-elle quand l’obus a fini sa course dans son lit ? Elle courait à travers champs sans sourire, elle courait poursuivant le refrain des adultes qui lui répétait que grandir était le seul chemin à suivre. Mais elle refusé de les croire et s’est mise devant le projectile qui lui a donné raison. Leurs histoires puent le mensonge et jamais le soleil ne brille nulle part. Depuis longtemps les aubes trichent.
- Va – t’en petite fille, il ne faut pas que je t’écoute même si tu dis vrai. Je te rends à la terre, ne cherche pas à la distraire. Elle a beaucoup à faire.
La fête semble battre son plein et les obus qui pleuvent sur la ville se rapprochent insensiblement de mon quartier. Je sais que je ne risque rien. Je ne mourrai pas maintenant, je le sais, c’est tout. Ma mère s’agite dans le couloir et nous oblige à regagner vite le petit escalier de l’appartement, celui qui mène au grenier. C’est, d’après les voisins, l’endroit le moins exposé aux tirs et donc le plus sûr. Je ne suis pas contente car je déteste la promiscuité des chairs. Pas de courant électrique, une bougie pour chasser la peur et mon petit frère qui pleure dans les bras de ma mère. Un petit transistor de fortune décline invariablement tous les cessez-le - feu. Aucun n’est respecté. Les adultes n’ont pas fini de jouer. Il va falloir attendre qu’ils s’assoupissent sur leurs canons. C’est ainsi. Soudain l’espoir crie dans les yeux de ma mère. A la radio on dit que même le Pape condamne les bombardements
aveugles des quartiers de Beyrouth. Il faut que ça s’arrête tout de suite. Et je ris de voir ma mère si confiante.
- De quoi se mêle- t- il, ce fantôme flamboyant ?
Pour toute réponse, une gifle sonore me rappelle qu’à onze ans, on a juste le droit de se taire. Non, je ne me tairai pas puisque je peux penser. L’âme trahie, je regagne mon lit en courant malgré les supplications de mon père.
- Tu ne peux pas aller dans ta chambre, crie-t –il, pas encore.
Mais je préfère la peur à la caresse des mains. D’un coup sec, je secoue la couverture la débarrassant des débris de verre venus se poser sur la blancheur du coton. Je ferme les yeux et leur crie que s’ils viennent me chercher, je n’arrêterai pas de hurler.
Ils ne viennent pas. Ils ont compris. Déjà les bombardements semblent se calmer peu à peu. Je tombe de sommeil. Et la petite fille revient. Elle danse sans ses bras, sans ses jambes. Elle chante qu’elle est morte et que la mort n’est rien. Mais la vie soulève mes draps et me somme de me lever. Ma mère debout dans sa tenue de combat me demande gentiment de me réveiller pour l’aider à tout nettoyer.
- Y a un cessez- le- feu et on a de l’eau de nouveau. Le courant électrique est rétabli aussi. Faut se dépêcher avant qu’ils ne recommencent, me chuchote-t-elle doucement.
Je bois très vite mon bol de lait et me mets aussitôt au travail. Je branche l’aspirateur et ne laisse aucune trace de haine, de pourriture, de débris. C’est magique. J’aspire tout. Débris de verre, poussière, suie, poussière, débris de verre, suie et je recommence. C’est le tour de la serpillère de blanchir le sol, d’effacer les fiels de la nuit. Tout brille à présent. Ma mère est heureuse et mon père s’en fout.
L’après-midi plante sa torpeur au creux de nos reins. C’est l’heure où les voisins viennent prendre le café et raconter toutes les atrocités commises par l’ennemi. Ongles arrachés, yeux brûlés, doigts hachés menu, anus dynamités.
- Ce soir, ça promet, dit l’un d’eux, faut se tenir prêts, Dieu nous protègera.
Mon père se lève lentement, se dirige vers sa chambre et en ressort avec un revolver minable mais chargé qu’il dépose parmi les tasses de café.
- Je protègerai les miens, fanfaronne-t-il devant ses hôtes.
La nuit tombe et la ville s’apprête à rire de ses démons. Au loin, les Kalachnikovs flirtent pour ouvrir le bal. J’aime le rythme de leur colère. Il guide mes pas vers mon lit où je pourrai retrouver la petite fille. Je l’attends. Je ferme les yeux et elle est là. Moins belle qu’hier. Déjà les vers se promènent en transparence le long de son écorce. Elle ne souffre pas mais a du mal à parler. Je l’appelle. Elle se retourne un temps mais se dépêche de rejoindre la file d’attente de la fin du monde. Je l’appelle encore. Il ne faut pas qu’elle s’engouffre dans les replis du vent mais retourner à la mer. Mais, pour toute réponse, elle me sourit et se dépêche de disparaître dans les cliquetis des rangs.
Plus rien ne me protège, ma petite fille ne reviendra plus et je n’entends que le bruit sourd des explosions de cette nuit de noces. Ils sont là les invités en file indienne, de blanc vêtus. Ils avancent péniblement, tête baissée. La file d’attente de la fin du monde. Cliquetis d’errants. Mais où vont-ils ? A la poussière des rails, ils laissent leurs viscères. Une horde de chiens affamés s’y précipitent. Je les hèle pour les distraire mais rien n’arrêtera leur course tant la faim qui les tiraille est aussi vieille que la terre. Entre leurs crocs, ils déchirent des restes d’humanité.
Le souffle chaud de rafales de M16 soulève les draps qui recouvrent mon corps transi. Il est l’heure de retrouver notre abri de fortune, le petit escalier du grenier. J’y cours en criant :
- Levez-vous. Vite. Abritons- nous. Ça recommence de plus belle.
Pieds nus, je traverse d’une flèche l’appartement quand soudain une force inouÏe me plaque contre le mur du salon. Les yeux fermés, je vois tout s’envoler en particules infimes. C’est chaud. C’est bon. J’ai mal aux oreilles mais mon corps est léger. Un temps. Sans bouger. Puis les cris fusent de toutes parts. Des cris. Des hurlements. Des pleurs. Je garde les yeux fermés espérant le silence des fins de fête.
Quand je me décide enfin à les ouvrir, c’est pour voir la tête arrachée de ma mère qui roule doucement vers moi. Je la réceptionne et la soulève tel un trophée en lui jurant :
- T’en fais pas, maman, demain je prendrai la poussière.
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Michèle Kupélian
Née à Beyrouth le 18 novembre 1963, de parents franco-libanais, vivant et travaillant à Beyrouth, ayant failli (ou cru ou espéré) mourir à Beyrouth, Michèle Kupélian n'envisage même pas de renaître, survivre, bosser ou calancher ailleurs... Auteur de nouvelles, tâtant également du théâtre et de la chanson (et déclarant aimer
- Boom Boom ? L'effet Lisa ? L'engeôlière ?
particulièrement les chansons de Richard Desjardins), Michèle Kupélian écrit sur Beyrouth... et
- On pouvait s'en douter !
sur l'inhumanité des hommes, ceux qui détruisent d'autres hommes...
Michèle Kupélian
Parmi les écrits de Michèle Kupélian qui se passent au Liban (mais qui, faut-il le répéter, pourraient tout aussi bien se passer ailleurs dans le monde... partout où la guerre brûle les ailes des enfants, fait tourner le lait dans les mamelles des vaches, terrifie les vieillards incontinents dont plus personne ne change les couches), on citera, notamment, "Karim", une nouvelle publiée dans « Et le monde regarde », ouvrage collectif sur la guerre du Liban en été 2006 (sous la direction de Malika Madi, aux éditions du Cerisier, 2007).
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http://jodi.over-blog.net/article-restez-bien--39731236.html (dernière dépêche, diffusée en novembre 2009, du blog de Jodi sous son ancienne forme)