A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
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Didier de Lannoy
2012
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Elections présidentielles
un peu partout dans le monde
- en France, en République démocratique du Congo, en Côte d'Ivoire, en Egypte, aux Etats-Unis, au Venezuela ?
- au Sénégal aussi...
Un poète
Amadou Lamine Sall
interpelle un président
Il est déjà midi, Monsieur le Président !
Je
Muepu Muamba m'invite à « balancer » ce texte d’un ami poète sénégalais... C'est peut-être le bon moment, non ? De quoi donner à réfléchir, non seulement aux gens de Paris
- Où François Hollande, probable champion « par défaut », est appelé à succéder à Nicolas Sarkozy... comme Macky Sall a succédé à Abdoulaye Wade?
mais aussi aux gens de Caracas, de Washington, d'Abidjan, du Caire... et aussi, pourquoi pas, de Kinshasa : sur l'utilité d'une véritable opposition et la nécessité de comprendre le sens profond du vote (le vote des uns, pour quelque chose et/ou contre quelqu'un... et le refus de voter des autres) des électeurs (c'est ainsi qu'au Sénégal un « libéral » a, certes, remplacé un autre « libéral »... mais à la suite « d'un mouvement populaire du refus, un soulèvement sociétal endogène avec une jeunesse rageuse, une vague qui, jamais dans ce pays, n’a autant pesé dans le changement du pouvoir »), sur la démocratie et le liberté d'expression (« jusqu’ici chez nous, depuis Senghor, à quelques échappées près, la critique a été libre comme un lion en cage »), sur le temps des prophètes aujourd'hui révolu (« le défaut des maîtres, c'est d'être des impasses »), sur la « discipline » en matière de gestion, les « grands chantiers » et la « moralité » des décideurs politiques, sur l'éducation et la culture (qui sont « les premiers investissements économiques »)...et sur les « urgences » : « Dans l’ordre alphabétique des urgences, vous avez la marmite des Sénégalais, le pain et le feu, feu comme gaz butane, feu comme électricité. L’école paralysée attend en vous l’orthopédiste. Vous avez l’eau et l’assainissement, les infrastructures hospitalières où manquent le coton et l’alcool, où les morgues fleurissent. Il y a aussi les ordures, le transport, les routes. Rendez vite à notre corniche le regard maritime des Sénégalais. Ceux qui l’ont colonisée ont couché avec l’État et ne doivent pas jouir de leur puissance que seul l’argent leur a conféré à la place du droit et des lois (...) »
diffuse
ddl
alias Vié ba Diamba
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IL EST DÉJÀ MIDI, MONSIEUR LE PRÉSIDENT !
Amadou Lamine Sall, poète
Monsieur le Président, accéder au pouvoir devra plus vous inquiéter que vous rassurer. En Afrique, le suffrage universel a très peu souvent éclairé les mystères de son choix. Ce qui ne sera pas le cas, cette fois, avec vous. Vous avez bien mérité votre victoire, surtout quand elle est celle d’un peuple, de ses martyrs, aidé en cela par une puissante et heureuse alchimie des alliances. Là, résideront d’ailleurs, vos premières insomnies de Président. Votre tâche relève d’une vaste opération des écuries d’Augias, un assainissement institutionnel, politique, économique, social et culturel d’une ampleur peu commune.
Vous voici donc, avec humilité, devenu le premier des Sénégalais. Puissent le pouvoir et l’éthique, non comme des lignes parallèles qui ne se rencontrent jamais, se croiser, s’unir, car le Sénégal en avait oublié jusqu’au nom de la vertu. Puisse t-on aussi ne point oublier que l’image de notre pays se confond depuis l’indépendance, avec un rayonnement spirituel, culturel, littéraire et artistique qui est son ADN même, et qui a toujours donné le prestige facile à nos gouvernants, conférant aux créateurs et érudits, la dignité des mendiants. Il n’est pas un africain, un chinois qui ne sache pas ce que le socle spirituel, culturel et artistique de notre pays ne cesse de lui valoir comme respect et grandeur. Nous devons cet encrage à un poète et penseur devenu Chef d’État, même s’il n’a pas tout réussi. Voilà pourquoi dans ce Sénégal particulier, Monsieur le Président, des institutions et à la fois des rêves, sont devenus des lois.
Monsieur le Président, votre portrait officiel, que je souhaite en tenue traditionnelle, une première chez nous, va orner tous les murs des institutions nationales et internationales. Vous allez désormais devenir sous peu, familier aux Sénégalais et aux peuples du monde entier. Les médias vont patiemment vous prendre en charge, pour en dire le moins, sans oublier votre famille. C’est la règle du jeu, et le jeu ne sert pas toujours le prince. Pour parer aux soucis à venir, faites de l’autocritique votre maison et de la transparence votre table. Jusqu’ici chez nous, depuis Senghor, à quelques échappées prés, la critique a été libre comme un lion en cage.
On dira peu de vous aujourd’hui, Monsieur le Président. Mais très vite, votre personnalité subira des mutations sous l’exercice du pouvoir. C’est une alchimie naturelle en haute altitude. Apparemment, vous êtes un homme apaisant, même si, dit-on, quelque chose en vous inspire à la prudence et expose au mystère. Si ce n’était que cela, gardez votre mystère, un chef en a besoin pour bâtir sa légende. Votre quinquennat nous édifiera sur votre « pouvoir personnel » ou sur votre « pouvoir personnalisé ». Ne vous suicidez pas en recherchant coûte que coûte les compromis. Le voudriez-vous d’autre part, l’exercice solitaire du pouvoir n’est plus de saison. N’oubliez jamais combien cette erreur a perdu votre prédécesseur. Le « Mackysme » pourrait cependant porter le visage consensuel d’un système réformateur puissant qui laissera des marques heureuses. Soyez audacieux. Votre premier atout est votre jeunesse au service d’un peuple jeune. Vous avez 51 ans, avec une besace d’expériences au regard des fonctions importantes que vous avez occupées. Cependant, c’est une autre fonction qui a fini, en vérité, par faire de vous un homme d’État : l’opposant politique que vous avez été sous le régime de Wade. C’est admirable que vous n’ayez jamais renié ce père en politique, mais vous avez résolument décidé de le dépasser. En effet, pour s’inspirer d’une formule amusante, ce qui intéressera Macky ce ne sera pas Sall, et ce qui intéressera Sall ce ne sera point Macky. Vous êtes apparu comme impeccable sur les valeurs à défendre. L’élection présidentielle vous a décongelé, en brisant votre rigidité. S’ouvrir et sans orgueil à vos concurrents malheureux de l’opposition, a fait tomber votre apparence de hauteur qui ne serait que timidité, dit-on. Restez dans le consensus politique, mais sans faiblesse. Incarnez le vrai changement. Les idéologies sont longtemps mortes. La seule qui vaille, c’est le travail au service exclusif de son peuple. Servez l’ordre et la discipline quoique cela vous coûte, car ce sont les deux mamelles du développement. Ce pays a eu trop mal de l’impunité, d’un déshonneur assumé dans la transhumance faisant de la honte une vertu, d’une insoutenable indiscipline qui commence par le non respect de soi-même. Ce pays a eu trop mal d’un Dieu qui a fini par être accusé de corrompu par un bon nombre conquis par le Diable, sans compter une religion violée dont se servent avec dégoût de grands hectares d’hypocrites.
Monsieur le Président, vous apprendrez à vous tromper sur les hommes, ce qui est plus pardonnable que de se tromper sur votre peuple. Rien ne vous sera donné, ne vous sera cédé. L’héritage de votre prédécesseur est votre premier adversaire. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, le Président Wade aura bâti des infrastructures solides qui regardent droit les Sénégalais dans les yeux. Cet homme restera un grand mystère pour nous, pour avoir initié des chantiers grandioses, drainé des capitaux et réussi des opérations financières inouïes sans être capable de donner assez à manger à son peuple, assez à travailler à sa jeunesse. Votre temps de grâce sera bien court, Monsieur le Président. Ne vous attardez pas trop dans l’euphorie de la victoire. C’est avec vous que le temps presse le plus, qu’il s’accélère. Il vous faut trouver très vite, avant l’aube, les moyens de convaincre les Sénégalais et de les faire moins vivre dans la pénurie. Même parmi les plus croyants, Dieu pour eux semble avoir fermé la boutique à double tour. Oui pour des réformes et de nouvelles institutions plus nobles, mais du pain d’abord, du feu d’abord. Les réformes et les institutions ne se mangent pas. Ce qui vous menace est là. Votre gouvernement qui traduira la vertigineuse composition de votre coalition, aura beaucoup à faire. Il s’agit d’être moins nombreux et de travailler plus. Le succès n’est pas dans le grand nombre de ministres, mais dans l’efficacité des formats des départements créés, de leur mission, de leur budget, de leurs obligations de résultats et de l’évaluation serrée de leurs objectifs en temps réel.
Monsieur le Président, le Sénégal a souffert de deux épidémies: ses institutions et ses mœurs politiques. N’offrez à personne de vous atteindre sur votre moralité. Que les membres de votre gouvernement s’y soumettent également sans concession. Avec tous, préférez le dialogue et la vérité au soupçon, la franchise au dédain. Soyez grand dans l’adversité. Si demain vous quittez le pouvoir -et vous le quitterez bien un jour- sachez que c’est par la noblesse constante de la posture présidentielle et du respect de vos opposants, que vous « poursuivrez votre règne sur les esprits et dans les cœurs ». Votre biographie nous apprend que votre père Amadou Abdoul Sall était militant socialiste. Vous voilà plus tard devenu libéral, pour dire que vous portez peu en vous les germes familiaux d’une hérédité idéologique ; que vous avez compris que c’est souvent dans la désobéissance que l’on accède à sa propre vérité. Finalement, tout vous sépare de votre prédécesseur. Si vous avez perdu quelque chose dans cette rupture que vous avez évitée jusqu’au bout avec Wade, ce n’est que vos chaînes. Le père est maintenant bien mort chez vous. Le défaut des maîtres, c’est d’être des impasses. Vous êtes parvenu à devenir vous-même et à bâtir votre propre conception de la politique et des rapports humains. Désormais, vous avez votre personnalité, votre style et vous tenez votre position dans l’histoire du Sénégal. Vous voici élu sans être adossé au libéralisme qui vous a révélé sur la scène politique. Vous vous êtes plutôt adossé à l’histoire d’un mouvement populaire du refus, un soulèvement sociétal endogène avec une jeunesse rageuse, une vague qui, jamais dans ce pays, n’a autant pesé dans le changement du pouvoir. Vous ne jouez pas au visionnaire, aux oracles. Vous êtes un pragmatique, un réaliste face à des situations qui ont humilié et fragilisé votre peuple. Vous ne jouez pas au prophète. Il est fini le temps des prophètes. Vous ne rêvez pas non plus. Vous observez l’état du malade, vous diagnostiquez le mal et vous allez droit au remède. Vous n’êtes pas un homme de passion, d’utopie, d’incantation. Vous êtes un homme de raison, d’ordre. Au pouvoir de l’idéalisme, vous substituez celui d’un froid et lucide pragmatisme. On vous reprocherait volontiers de nous avoir ôté de voir désormais des chefs historiques nourris de cette force mystique et platonique du pouvoir qui exalte et tient en irruption l’inspiration et le verbe. Tant mieux si vous n’avez pas besoin de ce feu sacré du chaman et des prophètes qui pactisent avec l’irrationnel et dont certains ont conduit leur peuple dans la fosse. Ce qui vous distingue, par ailleurs, c’est que l’histoire vous a placé plus dans une cohabitation qu’une alternance que votre éthique est sommée de sauvegarder. Vous connaîtrez « l’encens et le fiel, les roses et les épines ». C’est le lot des princes.
Monsieur le Président, aidez la démocratie à se construire, si elle est construite, consolidez-la, si elle est consolidée, renforcez-la, si elle est renforcée, protégez-la, si elle est protégée, garantissez-la pour qu’elle tienne à jamais comme force de loi. En démocratie, l’excellence sera toujours à peine suffisante. Redonnez à l’État ses habits de lumière. Faites de la République une conscience.
Je conclus en revenant à la culture, car « Tout est culture. Le reste n’est qu’économie ». C’est la culture qui rend possible les sursauts. L’éducation et la culture sont les premiers investissements économiques de notre civilisation. Vos chantiers sont effrayants, Monsieur le Président. Mais dans l’ordre alphabétique des urgences, vous avez la marmite des Sénégalais, le pain et le feu, feu comme gaz butane, feu comme électricité. L’école paralysée attend en vous l’orthopédiste. Vous avez l’eau et l’assainissement, les infrastructures hospitalières où manquent le coton et l’alcool, où les morgues fleurissent. Il y a aussi les ordures, le transport, les routes. Rendez vite à notre corniche le regard maritime des Sénégalais. Ceux qui l’ont colonisée ont couché avec l’État et ne doivent pas jouir de leur puissance que seul l’argent leur a conféré à la place du droit et des lois. Aux faveurs insoutenables allouées depuis 12 ans à quelque privilégié des cours des rois, il faudra enfin substituer la juste concurrence chez les architectes et le respect des procédures des concours et marchés.
Le Sénégal est éprouvé, Monsieur le Président, les Sénégalais lessivés, mais tenaces et cuirassés dans l’épreuve. Vous êtes condamné non pas à poser des actes mais à appliquer des solutions concrètes. Vous ne changerez pas le monde. Vous ne créerez pas une société sénégalaise idéale, car cela n’existe pas, mais vous pouvez nous redonner l’envie de croire à notre pays et d’essayer de faire confiance un tout petit peu encore aux hommes politiques qui ont tant déçu, qui ont tant fourni du bois de chauffe aux fours de l’enfer des Sénégalais.
Aujourd’hui que l’école est désintégrée, que des syndicats triomphant ont capturé et castré l’État, que la Casamance s’agenouille, que le savoir est humilié, le mérite malmené, la créativité minorée, la laïcité menacée, que notre peuple déshérité à son futur prêté à crédit, il est temps, Monsieur le Président, pour un nouvel optimisme. Aux marabouts, nous demandons de choisir le camp de conforter les vivants dans leur foi, de prier pour les morts et pour la paix dans le monde, de dire non pas à Dieu combien leurs soucis financiers sont grands mais plutôt dire à leurs soucis financiers combien Dieu est Grand.
Nous avions rêvé d’une sortie en pur joyau, dont Wade pouvait être l’acteur, au regard des actes historiques déjà posés par ses deux prédécesseurs et qu’il avait promis de surpasser tout le long de son furieux et fiévreux mandat parsemé de perles et de grosses pierres de rail. Si Senghor incarnait la culture et en était la prophétie accomplie, si Abdou Diouf en avait un respect éveillé, Abdoulaye Wade n’en sera pas le moins doué, sûrement le plus généreux, avec une vanité -«aimez-moi les uns les autres»- et un complexe heureux d’utopiste fondateur qui nous aura valu beaucoup d’avancées à la fois incontestables, éprouvantes et malheureuses. En une décennie, il aura été à la fois un grand président et un moindre grand président. Son génie politique fut à la fois terrifiant et difficile à ne pas admirer, sa vision grandiose, sa hâte pathétique, son patriotisme sans défaut, son égo « moitrinaire », ses capacités de ruser abusives et inégalables. Mais la ruse finit toujours par manger son maître. Il restera un rare échantillon de l’espèce politique humaine. La sortie est finalement affligeante, mais avec le temps, l’histoire la rendra moins boueuse et la rangera avec quelque éclat à la suite de l’originale d’Abdou Diouf dont il sera une photocopie bien froissée. Tout est dû au mandat de trop ! Wade est « mort » en samouraï. Cela lui ressemble. Dommage que le succulent intellectuel en lui, n’ait pu adoucir les passions insensées d’un grand carnivore, politicien illuminé et redoutable que la psychanalyse aura du mal à cerner. Là où il vous reste, pour l’histoire, à vaincre quelque peu Senghor et Abdou Diouf partis vivre à l’étranger, c’est, cher Président Wade, parce que nous vous aimons malgré tout, de rester parmi nous au Sénégal, au Point E, chez vous, avec nous.
En disant tout mon respect et mon admiration au peuple sénégalais, en souhaitant au Président Wade qui nous quitte et à ceux qui ont voté pour lui d’être aujourd’hui plus qu’hier, fiers de leur pays, je voudrais, Monsieur le 4ème président de la République du Sénégal, avec cette belle vision de votre tout prochain mandat et tout l’espoir placé en lui, vous souhaiter de savoir « entendre le buisson en sanglots » et vous dire ici, avec toutes nos prières et notre tendresse, sans imprudence je suis sûr : bonne route sous les alizés.
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(dernière dépêche, diffusée en novembre 2009, du blog de Jodi sous son ancienne forme)