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A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy

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CARMELO VIRONE: "Décoloniser la langue" (à propos de YAKA, roman de l'auteur angolais PEPETELA)

JODI, LE BROL

 Le blog de Jodi ("Jodi le blog") est devenu, depuis janvier 2011, une lettre d'information: Jodi le brol*
Lettres d'information (soki... mabanga !)

 Didier de Lannoy
2011


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A propos de
Yaka
roman
d'Artur Carlos Maurício Pestana dos Santos
dit Pepetela
traduit du portugais (Angola) par Artur da Costa et Carmelo Virone (Aden, 2010)...



Une communication de

Carmelo Virone
présentée au Colloque "Die Afrikanische Literatur Portugiesischer Sprache der Gegenwart", organisé par le DASP (Deutsche Gesellschaft für die Afrikanischen Staaten Potugiesischer Sprache) à l'Université de Cologne, 12 et 13 juillet 2011

Décoloniser la langue


Je
- Comment s'approprier la langue du colonisateur:  la "retourner" contre l'occupant (dont il s'agit de dénoncer les impostures), la déconstruire et  la reconstruire afin de l'enrichir et de l'accorder aux réalités nouvelles d'un pays (qu'il s'agit d'unifier et de consolider)...  et, sans doute aussi, à une vision du monde, une "technique narrative", voire même un"lexique" différents...
diffuse
 

 



ddl
alias Vié ba Diamba

 

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Carmelo.jpgC. Virone : Décoloniser la langue (Köln, 13-7-2011)

 

Yaka est une saga familiale et une épopée historique. A travers l’histoire d’une famille portugaise installée en Angola peu avant la Première Guerre mondiale et son évolution sur quatre générations, nous suivons l’histoire du pays durant une bonne partie du siècle, jusqu’aux approches de l’Indépendance en 1975.

 

L’un des thèmes majeurs du roman est la communication. La communication ou son absence et son corollaire, l’incompréhension.

 

La figure même de la statue Yaka illustre ce thème de manière emblématique. Toute sa vie Alexandre Semedo, le personnage principal du livre, a le sentiment que cette statue essaie de lui dire quelque chose, qu’elle lui parle, mais qu’il ne la comprend pas. En réalité il ne se rend même pas compte de ce qu’elle représente. C’est son arrière-petit-fils Joël qui lui ouvrira les yeux, en lui révélant qu’il s’agit d’une représentation caricaturale du colon portugais, « bête et ambitieux ». Que cette élucidation soit opérée par Joël, alors que les autres membres de la famille n’y avaient jamais vu qu’une figure grotesque ne méritant aucune considération, est hautement significatif puisqu’il est le seul de la tribu des Semedo à s’engager dans la guerre anticolonialiste du côté du MPLA, Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola.

 

Ce thème de la communication se décline de différentes manières, avec parfois des aspects très matériels. Ainsi, la construction d’une voie ferrée qui reliera Benguela à Lobito occupe plusieurs chapitres de la première partie (chap. 12, 13, 15). Faire communiquer entre eux différents points du territoire est évidemment un enjeu crucial pour la colonisation.

 

On évoque par ailleurs la difficulté de communiquer avec la mère patrie à différents moments, durant les deux guerres en particulier, quand les journaux ne parviennent plus que très épisodiquement du Portugal. C’est qui permet du reste aux importateurs de caoutchouc de manipuler l’information en faisant croire aux marchands de Benguela que le cours du caoutchouc a baissé beaucoup plus qu’il ne l’a fait en réalité.

 

La désinformation est une arme de guerre, pas seulement de guerre commerciale. En alimentant la rumeur, elle ravive tous les fantasmes, toutes les craintes et permet de justifier les pires exactions. Ainsi, lors d’une des révoltes des Bailundos, des colons trouvent refuge à Benguela :

 

« Et ils contaient et racontaient les mêmes scènes d’horreur : les faces-de-goudron, gavés de haschich et couverts de fétiches, attaquaient par milliers un magasin isolé dans la brousse, ils tuaient les colons, emportaient tout le contenu du magasin puis mettaient le feu. Ils parlaient du chef, le terrible Quebera, et de son ami Samacaca. Comment cela avait-il commencé ? Personne ne pouvait le raconter. Sauf que ce Quebera était un monstre, il portait une peau de léopard sur le dos, des dents énormes qui lui sortaient de la bouche, dégoulinantes de sang. Les commerçants de Benguela avaient la chair de poule en caressant leurs armes. » (I, 7, p. 55)

 

La communication est aussi, évidemment, une affaire de langue. En Angola comme dans tous les pays d’Afrique noire cohabitent les langues d’origine locale et la langue du colonisateur, en l’occurrence le portugais. Les premières relèvent d’une tradition et d’une transmission orales, la seconde, qu’elle soit française, anglaise ou portugaise, bénéficie en outre d’un corpus écrit multiséculaire. L’Angola compte une quarantaine de langues africaines du groupe bantou, dont l'umbundu (parlé selon des estimations par 35,7 % de la population), le kimbundu (26,7 %), le kikongo (9,8 %), le nganguela (6 %) et le quioco (4,5 %).1

 

Les colons portugais ont parfois repris des noms africains en les déformant : ainsi celui qu’ils nommaient le Quebera s’appelait dans sa langue Mutu-ya-Kevela. Quebera, Kevela : on entend la ressemblance.

Dans les banlieues des villes, des milliers d'Angolais et de Portugais vivaient en contact les uns avec les autres, ce qui a favorisé le développement du linguagem dos musseques, un portugais des quartiers pauvres. Il s’agit d’une langue familière urbaine caractérisée par des divergences évidentes par rapport à la langue standard et marquée, entre autres, par le contact avec les langues bantoues de l'Angola.

Artur Carlos Maurício Pestana dos Santos, dit Pepetela, est un écrivain et un intellectuel blanc. Il a bien entendu été élevé en portugais et c’est à travers cette langue que s’est élaborée sa première vision du monde.

 

Il est né à Benguela en 1941, c’est à dire à l’époque de l’Etat Nouveau, le régime catholique fasciste imposé par le président Salazar, qui s’est maintenu jusqu’en 1974, année de la Révolution des œillets.

 

Salazar était fortement attaché aux « valeurs nationales ». La politique d'autarcie voulue par le dictateur prit, en matière linguistique, la forme d'une défense de la prétendue «pureté» de la langue portugaise, avec une inévitable hostilité envers tout ce qui se révélait différent, y compris le «portugais angolais» -et ne parlons même pas des langues africaines, radicalement exclues. Dans les colonies, au sein des écoles fréquentées pratiquement par les seuls Blancs et administrées par l’Église catholique, on enseignait exclusivement le portugais du Portugal. C’est dans ce contexte que celui qui n’était pas encore Pepetela a appris à lire et à écrire.

 

Quand il est devenu écrivain, il est apparu manifeste au fil des publications qu’une de ses intentions était de contribuer par son œuvre à l’élaboration d’une littérature nationale angolaise, notamment en revisitant l’histoire du pays. Mais peut-on construire la littérature d’un Etat nouvellement indépendant dans la langue de l’ancien colonisateur ? C’est un des défis relevés par Yaka.

 

Il s’agit donc dans ce livre de décoloniser la langue. Ce mouvement de décolonisation peut se décomposer en deux phases : une phase négative ou critique, qui consiste à mettre en évidence les discours coloniaux pour en montrer le caractère odieux, inacceptable, et une phase positive ou conciliatrice, qui vise à accorder la langue et les réalités nouvelles du pays.

 

Une des cibles de prédilection de Pepetela est la religion et la morale qui s’y attache, notamment en matière de sexualité. Les curés, dans Yaka,apparaissent constamment ridicules et hypocrites. Leur chasteté n’est que de façade et on leur connaît d’ailleurs de nombreux enfants métis. Ils sont les meilleurs serviteurs de l’ordre établi. Quelques-uns des personnages les plus attachants du roman se distinguent par leur anticléricalisme, comme le barbier Acació, qui se fera assassiner à cause de son franc-parler. Avec sa compagne noire Ermelinda, Acació pratique une forme d’union libre, non sanctifiée par les liens du mariage, qui les bien-pensants réprouvent avec force.

 

L’ironie toute voltairienne de Pepetela s’attaque de la même manière à tous les aspects de l’idéologie sur laquelle s’appuie le pouvoir colonial : militarisme, nationalisme portugais, volonté d’accomplir une mission civilisatrice, etc. C’est une entreprise de démystification qui permet de faire voir au lecteur le cynisme avec lequel est menée l’entreprise coloniale et en même temps de se moquer de l’ennemi, de le ridiculiser (comme le fait la statue Yaka elle-même).

 

Les exemples sont nombreux. On pourrait citer notamment ce morceau de bravoure stylistique que représente un récit de bataille composé d’une seule très longue phrase qui s’étale sur tout un chapitre et où un militaire de plus en plus ivre raconte la manière humiliante dont l’armée portugaise, partie conquérir le Cuanhama, a été défaite par les guerriers Cuamatos à cheval :

 

«… plus de deux mille hommes, la plus grande force que le soldat avait jamais vue, disait-il, au milieu d'elle, on se sentait le roi du monde, plus protégé que l'empereur du Japon, c'était une armée à faire peur, les canons, on n’arrivait même pas à les compter, ils étaient tirés par des centaines de bœuf, les officiers montaient des chevaux élevés à Lubango, les uniformes neufs des soldats et leurs poitrines gonflées, on pressentait une victoire qui s'inscrirait pour toujours dans le Livre d'Or de la Patrie portugaise… » (I, chap. 14, p. 101)

 

Tout ce déploiement de force pour aboutir à une débâcle des plus pitoyable. Contrainte de boire l’eau du fleuve, toute l’armée tombe en effet malade :

 

«et les soldats chiaient au milieu du campement parce que la peur des coups de fusil des Cuamatos les collait au sol et c'était une puanteur insupportable, ce qui provoquait indiscipline et mauvaise humeur, parce que l'armée qui chie où elle mange se démoralise en regardant les mouches vertes de la merde, mais même l'aumônier levait sa soutane au milieu des soldats et c'était une mitrailleuse qui éclaboussait l'herbe sauvage en tirant l'eau de sa diarrhée (…) mais ceci le soldat ne l'a pas raconté, parce qu'il était catholique et ce n'était pas bien qu'on sache que dans les batailles même un prêtre a de la diarrhée et que n'arrive pas le miracle qui sèchera le liquide dans son ventre… » (I, chap. 14, pp. 103-104)

 

Il ne suffit pas de déconstruire la langue du colonisateur ; il faut aussi se la réapproprier. C’est la phase positive du mouvement de décolonisation linguistique.

 

Le portugais de Pepetela se métisse d’un lexique issu des cultures traditionnelles : des termes spécifiques pour désigner le chef, le soba, la vache sacrée du troupeau, namulilo, les instruments de musique, comme le kissanje, certaines fêtes ou rituels, komba : autant de mots que nous avons conservés tels quels dans la traduction.

 

Artur a évoqué cette part de réalité locale qu’il faut forcément connaître pour savoir comment traduire le mot qui la désigne. Cette particularité nous a d’ailleurs valu de beaux moments au cours de nos réunions de travail. Ainsi, il m’est arrivé de lui demander : « Et ce mot-là, que peut-il bien signifier ? On ne le trouve pas dans le dictionnaire. » Et Artur de me répondre : « Tu vois, le soir, quand les lions vont boire… » Non, je ne voyais pas, je pouvais juste imaginer...

 

Au-delà de cette intégration lexicale, il s’agit d’essayer de rendre compte d’une vision du monde différente de celle qui est véhiculée par la culture occidentale. La technique narrative mise au point par Pepetela permet de le faire : le changement de focale en cours de récit amène en effet le lecteur à épouser successivement le point de vue de divers personnages. Cette dimension du travail de Pepetela est particulièrement sensible quand il évoque le monde rural, caractérisé par une religiosité de type animiste et un souci d’établir une relation harmonieuse avec l’environnement naturel, comme on le voit dans le passage suivant :

 

« Vilonda, assis sur le rocher bleu de son territoire, a regardé le fleuve Cuporolo.

Il attend le retour des deux femmes qui sont allées aux champs. (…) Il a tourné la tête vers la gauche et a vu son troupeau. Son fils cadet et son neveu mènent les bœufs à l’enclos. Le troupeau monte la colline qui naît à côté du fleuve, ondulant au milieu des rochers ; il a reconnu en sonsein la namulilo, la plus sacrée d’entre toutes les vaches, le bœuf écorné, celui aux cornes torses, le tacheté, la vache aveugle, les veaux. En tout, quatre-vingts bêtes. Elles montaient sans hâte, le ventre plein, les vaches gonflées de lait agitant leurs clochettes. L’un ou l’autre mugissement, une musique à son oreille. Il a gonflé d’air sa poitrine. Tout y était. L’odeur, le son, la lumière. Une bonne terre que celle du Cuporolo.(III, chap. 2, pp. 211 et suiv.)

 

Ce dialogisme de l’écriture, pour reprendre la terminologie de Bakthine, procède par citations successives de divers types de discours. En soulignant les oppositions entre les groupes sociaux, il a un effet dialectique. Quel est l’élément qui permettrait d’opérer une synthèse entre le monde blanc et le noir, entre anciens colonisateurs et anciens colonisés au sein d’une société nouvelle ? Poser la question, c’est étendre le domaine du politique pour interroger la dimension utopique du roman, dimension véhiculée tout à la fois par la vieille statue Yaka et le jeune militant Joël.

 

La langue qui rendrait caducs les antagonismes porte un nom chez Pepetela : c’est la musique.

 

Dans plusieurs passages du roman, la statue yaka évoque, en une espèce de monologue intérieur, l’arrivée d’un nouveau monde, ou une « recréation » du monde. A chaque fois, cette recréation est associée à la musique :

 

« et cette musique est entrée dans les maisons basses de la Camunda, elle s’est infiltrée dans les bananeraies du Cavaco, est remontée avec le fleuve vers l’intérieur du pays, s’est séparée en affluents vers le Dombe Grande, les Mundas, le Caitou, et un autre affluent allait vers le Huambo et le Bié par Catumbela, et un autre par Lobito et le Pundo vers le Cuanza-Sul, et dans les grottes humides on la dansait et sur les plateaux arides on la dansait, et j’ai reconnu en elle la chanson de ma création » (V, chap. 1, p. 407).

 

Et à son grand-père qui lui demande ce qui l’a décidé à s’engager pour la révolution, Joël répond :

 

« Je crois que ça a été la musique, grand-père. Je ne sais pas si vous l’avez déjà entendue, on la joue tout le temps à la radio. MPLA Weya ! Je l’ai vue se composer devant mes yeux, de manifestation en manifestation, créée et recréée. Par le peuple, réellement par le peuple. Et elle transmettait toute la joie du peuple. Ça a été ça. Et mes amis. »

 

La musique, pour un écrivain, c’est aussi celle des mots qui se marie au rythme de la phrase. Une musique que chaque traducteur essaie de recomposer dans sa propre langue. C’est l’un des défis que nous avons essayé de relever en traduisant ce texte majeur de la littérature angolaise.

1 Source : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/afrique/angola.htm (Site du Trésor de la Langue française au Québec, Université Laval)

 

 

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Yaka
Pepetela

Traduit du portugais (Angola) par Artur da Costa et Carmelo Virone

"Je suis né en 1890, au pied d'un arbre. Ma mère a été aidée par la vieille Ntumba, une esclave ganguela. L'esclave, peut-être à cause de son grand âge, m'a laissé tomber dans la poussière. Quelques secondes à peine, suffisantes pour que se mêlent dans mon corps la poussière de la terre et les liquides que j'apportais avec moi en sortant de ma mère. Mon père à hurlé qu'il allait tuer la vieille."

À travers la saga d'une famille de colons et l'impossible dialogue d'un colon portugais avec une statue yaka, le romancier angolais Pepetela mêle étroitement destinées individuelles et épopées collectives, en même temps qu'il donne à voir l'envers de notre histoire : celle de l'Europe coloniale.
Son récit est aussi une aventure du langage où se dessine, dans l'échange des cultures, la possibilité d'une écritue qui accorde enfin une place à la parole de l'Autre.

L'auteur:
Pepetela, de son vrai nom Artur Carlos Mauricio Pestana dos Santos, est un écrivain angolais de langue portugaise, né en 1941. Après des études au Portugal, il s’exile à Paris et à Alger. À partir de 1960, il s’engage dans la guerre d’indépendance pour la libération de l’Angola. En 1975, il est nommé vice-ministre de l’Éducation. Professeur de sociologie, Pepetela est aussi un écrivain majeur. Son œuvre abondante (romans, contes, pièces de théâtre), traduite dans une vingtaine de langues, est encore peu connue du public francophone, malgré la place prépondérante qu’il occupe dans la littérature lusophone. Il a été récompensé de nombreux prix et distinctions, et notamment du prix Camões (prix le plus important pour la littérature d’expression portugaise) en 1997 pour l’ensemble de son œuvre.
Pepetela est un grand écrivain blanc d’Angola. Il se distingue par son enracinement, sa connaissance profonde et intime des cultures de son pays natal. Dans ses livres, il décortique avec humour et truculence, bien que sans éluder une violence certaine, la société angolaise.


Parution : février  2011
ISBN : 9782805900716
512 pages
Format : 10 x 18 cm
Prix : 20 €

 

 

 

  

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  ("Jodi le broc") et
http://jodi.over-blog.net/article-restez-bien--39731236.html
(dernière dépêche
, diffusée en novembre 2009, du blog de Jodi sous son ancienne forme)

 

 

 


 

 

 


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