A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
JODI, LE BROL
Le blog de Jodi ("Jodi le blog") est devenu, depuis janvier 2011, une lettre d'information: Jodi le brol*
Lettres d'information (soki... mabanga !)
Didier de Lannoy
2011
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Paul Van Ackere
nous envoie sa nouvelle du mois
Les dieux sont immortels, eh !
Je
- A peine revenu de Jordanie, d'Egypte ou de Libye, Paulo Carter rend compte de son voyage ?... dans une nouvelle écrite "pour ceux qui ne partent pas en vacances et pour le premier jour des congés du bâtiment", disti (sans avoir peur de se contredire) !
diffuse
ddl, alias Vié ba Diamba
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Les dieux sont immortels, eh !
1.
Nos aînés savent depuis bien longtemps que la Société est entrée dans l’ère du gaspillage et, partant de là, dans le mépris des objets et du travail de l’homme. Pour bon nombre d’entre eux, le fait leur est apparu brutalement le jour où ils virent un des héros du film « Macadam Cow-boy » - et sa divine musique de l’harmoniciste Toots Thielemans – jeter sa radio portative dans la poubelle au coin d’une rue lorsqu’il s’était rendu compte que les piles en étaient usées. Aujourd’hui, ce sont les plus jeunes de nos enfants qui en font l’amer constat au moment de s’apercevoir que le diplôme qu’ils ont acquis après moult efforts et sacrifices n’a pas plus de valeur qu’un chiffon de papier dans la recherche d’un emploi qu’ils n’espèrent même plus à la hauteur de leurs qualifications. Les lois de la globalisation, de la mondialisation les ont plongés dans un fameux bordel, décrètent-ils. Combien d’ingénieurs industriels se sont retrouvés chauffeurs de taxi, d’informaticiens devenus vendeurs de pantoufles, chefs de rayons dans une grande surface ; l’on pourrait multiplier les exemples à l’infini !
C’est ce qui est arrivé à Bart Philips qui, diplômé en anthropologie et histoire de l’art-section antiquité grecque, avait dû se contenter d’un emploi à l’agence Moon-jet. Durant ses études, il avait rêvé de fouilles archéologiques dans les îles et régions les plus reculées de la « Grèce éternelle » et s’était retrouvé guide-culturel au service d’une agence spécialisée dans les voyages organisés pour personnes des troisième et quatrième âges. Il y a pire comme atterrissage, lui avait-on dit. Mais à intervalles réguliers, il lui arrivait de maudire son pays, cette foutue Belgique qui n’en finissait pas de s’éteindre, de se déchirer et où, pour une bête question d’ordre linguistique – alors qu’il avait toutes les qualités et les diplômes requis – il n’avait pu accéder à un statut de chercheur au Musée d’Art ancien où on lui avait expliqué que pour l’instant on n’engageait plus que des diplômés de rôle néerlandais, le cadre francophone étant au complet pour au moins une trentaine d’années. L’Agence l’avait placé en poste à Aqaba, ville du Sud de la Jordanie d’où il pouvait facilement rayonner en Egypte, en Libye et en Syrie au gré des excursions auxquelles on l’affectait. Il avait fini par se plaire dans cette petite ville calme où l’on ne risquait pas grand-chose, sauf si on avait le malheur d’écraser un piéton et que la police n’a pas eu le temps de vous arracher aux mains de la foule qui, dans ces circonstances, peut se former en moins de cinq minutes. Une grande allée, à la circulation intense, descendait vers la mer. Il s’y promenait souvent, songeant aux ramblas de Barcelone. Elle séparait la vieille ville du quartier des hôtels, buildings construits à la hâte et sans qualités architecturales, pour contenir l’afflux des touristes attirés par les vestiges de Petra situés à quelques kilomètres ou encore par les différentes pratiques de safaris sous-marins. Avant d’atteindre la mer, ce boulevard longeait une série de petits potagers, cultivés avec amour et à grand renfort d’arrosages journaliers, taches verdoyantes formant autant d’obstacles contre l’envahissement progressif de quartiers délaissés au profit de la poussière et des sables du désert. De temps à autre, il allait jeter un coup d’œil, avec une légère pointe de regret, aux travaux menés par deux jeunes archéologues. On venait de découvrir les vestiges d’une très ancienne civilisation. Munies de couteaux de peintre et de brosses à dents, avec d’infinies précautions, les jeunes femmes faisaient renaître sur une longue dalle de granit les formes d’un visage qui se révéla être un Héraclès ainsi que les caractères d’une langue inconnue. L’Université de Gent avait obtenu une concession de fouilles. Les deux femmes lui avaient expliqué que le contrat se terminait à la fin du mois et qu’à partir de cette date, elles seraient remplacées par des Canadiens. Depuis quelques temps, la plupart des excursions qu’il guidait se situaient en Jordanie. La crise d’abord, puis les évènements en Libye avaient quasiment et, ce malgré les offres discount proposées, fermé les frontières de ces pays aux touristes. L’Agence lui avait concocté un excellent programme d’une semaine qu’il n’avait plus qu’à compléter par des exposés adaptés bien entendu aux différents niveaux culturels auxquels il était amené à s’adresser : une journée à Petra et ses vestiges, une journée en mer pour admirer les poissons et les coraux au moyen de barques dotées de fonds transparents, une visite de la ville, ses différents marchés et une soirée méchoui suivie d’un spectacle folklorique suffisaient en général à ravir ces vieux grands enfants qui avaient toujours rêvé aux contes des Mille et Une Nuits. Et pour les amateurs et connaisseurs plus pointus, il avait préparé une excursion dans la zone protégée de Wadu Rum qui venait d’être inscrite comme site naturel et culturel au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ce site de 74.000 hectares présente un paysage désertique très spectaculaire contenant des canyons, des arches naturelles, des falaises et des grottes. On peut y admirer des pétroglyphes, des inscriptions gravées et des vestiges archéologiques qui remontent à 12.000 ans.
Après avoir pris son petit déjeuner à la terrasse du bar situé en face de son appartement, Bart Philips ouvrit sa boite à mails. L’Agence lui demandait d’être au Caire pour le surlendemain, le guide égyptien ayant rendu son tablier sans délai. Un groupe de quinze étudiants requéraient ses services : une semaine de trekking dans le désert et une semaine de croisière sur le Nil. Le message précisait que les jeunes en question étaient portés plus sur le « sport » que sur les « antiquités ». L’Agence utilisait ainsi un langage codé - un peu comme les agences d’emplois intérimaires avec leur sinistre B.B.B* qui leur permettait d’écarter les candidats d’origine étrangère – indiquant qu’il s’agissait de jeunes amateurs de sorties en boites et qu’il ne fallait pas trop s’étendre sur l’histoire des différents pharaons !
Bart Philips n’avait pas mis longtemps à se rendre compte que les jeunes qu’on lui avait confiés, n’avaient d’étudiant que le nom. Musclés., le cheveu coupé à la réglementaire, ils avaient tout du marine ou de n’importe quel corps d’élite. Ils se disaient anglais ; ils auraient tout aussi bien pu être australiens ou américains. Au deuxième jour, l’un d’eux lui avait expliqué que les pyramides et la croisière sur le Nil n’étaient pas leur tasse de thé et qu’ils avaient changé leur projet. Ils s’étaient inscrits pour tout leur séjour à une randonnée dans le désert situé entre l’Egypte et la Libye. L’Agence, d’un laconique SMS, lui avait confirmé ce changement de programme. Le lendemain, deux Land Rover étaient venus les chercher et depuis, plus aucune nouvelle. Ils avaient quitté Le Caire depuis quatre jours.
2.
Habillé d’un burnous de couleur marron et d’une longue gandoura blanche, l’homme mesurait au moins un mètre quatre-vingt dix et devait peser dans les trois cent livres. Lorsqu’il se déplaçait, il donnait l’impression d’une masse fragile, instable. Etait-il ce que les textes anciens appelaient un colosse aux pieds d’argile ? Ses yeux bleu clair, trop clairs, comme noyés en permanence dans un océan de larmes et qui, par moment, vous fixaient d’un regard insondable accentuaient encore l’impression de fragilité et de manque d’équilibre qui émanait de l’ensemble de sa personne. Il s’appelait Antée mais n’aimait pas son nom. Il préférait qu’on l’appelât Billy the Kid dont il était
* Blanc Bleu Belge
un fervent supporter. Bart Philips n’avait été qu’à moitié convaincu par son histoire. Et puis ce sobriquet de Billy the Kid n’augurait rien de bon ! Cependant, il avait accepté de monter dans son pick-up. Un des deux 4X4 était tombé en panne et les boys étaient bloqués dans le Djebel Akhar, au sud de la ville de Benghazi en Libye, tenue depuis peu par les troupes rebelles. Billy the Kid se disait guide officiel et était venu le chercher pour effectuer les formalités de dédouanage du véhicule qui semblait irréparable. « Ils n’ont pas pu vous atteindre car là où ils sont, ils n’ont pas de réseau ». Vu les relations tendues pour l’instant entre la Libye et l’Egypte, le récit lui avait finalement paru plausible.
Partis de Solloum, la dernière ville d’Egypte avant le Plateau de Libye, après deux jours de route et une nuit à la belle étoile, ils avaient atteint le désert à l’est de la ville de Benghazi, lorsque le géant s’était arrêté et avait pointé un revolver en direction de Bart Philips. « Soyez sage et tout sera pour le mieux », avait-il dit. « Vous faites l’objet d’un enlèvement. Dès ce soir, je prendrai contact avec l’agence Moon-Jet pour la rançon. ».
Depuis plusieurs jours, d’intenses échanges de tirs d’artillerie, de canons et de mortiers avaient eu lieu dans ce coin du désert. Bart Philips s’en voulait d’avoir été aussi crédule. Il s’était laissé manipuler comme un gamin, comme le dernier des touristes pigeons. Ils roulaient depuis des heures lorsque brusquement, le géant arrêta le pick-up et lui retira les menottes qu’il avait fixées à une barre de sécurité.
- Vite, dégage, chacun pour soi. La nuit va être chaude !
Le pick-up était arrêté au fond d’une cuvette recouverte d’un mélange de sable, de caillasse, de bouteilles en plastic, de vieux bidons d’huile, de canettes rouillées et d’immondices en tous genres. Rien à voir avec le sable blond du « Crabbe aux pinces d’or » ! Au loin convergeaient deux colonnes composées l’une, d’autos blindées rutilantes et l’autre, de vieux pick-up sur les cabines desquelles étaient fixées des lances roquettes. A n’en pas douter les premières appartenaient aux forces restées fidèles à Mouammar Kadhafi, les autres à un groupe de rebelles. Plusieurs pick-up furent tamponnés par les blindés dans un monstrueux fracas. Il se tourna vers le géant. Celui-ci, se ravisant, lui fit signe de remonter dans le pick-up.
- Allez, viens, mais pas plus de deux ou trois kilomètres, le temps d’échapper à ces bougres.
Curieux bonhomme qui, dans un premier temps, vous menace de son arme et qui, peu après, vous sauve la mise. Mais il était trop tard. Un blindé se mit en travers de leur route. Bart Philips quitta le pick-up et s’éloigna à toutes jambes suivi du géant. C’est à ce moment-là qu’il se rendit compte que celui-ci était un véritable athlète jouissant d’une magnifique foulée. Il le dépassa et disparut derrière une dune. Bart Philips s’efforça de le rejoindre, en vain.
La nuit fut chaude, en effet. Dans un premier temps, les rebelles parvinrent à isoler une partie de la colonne gouvernementale et les pilonnèrent au moyen de leurs lances roquettes. Les gouvernementaux se regroupèrent et bombardèrent sauvagement les troupes rebelles qui se replièrent. Plus tard, Bart Philips, lorsqu’il raconta son aventure, avouera que cette nuit aura été et sera sûrement la plus pénible de sa vie. Un C-130 Hercule était arrivé sur eux en rase-motte. Allongé sous un truck à moitié rouillé, il avait pu voir le géant disparaître, happé par le câble qui retenait le parachute destiné à freiner la descente d’une caisse d’armes envoyées aux rebelles.
Il ne put jamais préciser quel avait été le vainqueur du combat. Sans doute aucun des deux camps ne l’avait emporté, vu que les combattants, d’un côté comme de l’autre, étaient équipés d’armes de poing provenant de la FN, la Fabrique Nationale d’Armes de Guerre (appelée aujourd’hui la Fabrique Nationale) qui, suivant ceux qui font autorité en la matière, fabrique les armes les plus efficaces. On dit même que les américains viennent de faire l’acquisition pour leurs troupes d’élite, du fameux P90 de la FN, appelé à remplacer plusieurs modèles d’armes de poing qui avaient pourtant fourni de bons et loyaux services, partout dans le monde, durant plus de trente ans. « Avec le P90, le soldat possède une arme performante, compacte et d’une puissance de feu inégalée dans la catégorie armes légères », avait-il lu un jour.
Un tir de mortier réduisit le truck en un tas de ferrailles et, sous le choc, Bart Philips perdit connaissance.
3.
Quand Bart Philips se réveilla, sa fausse Rolex indiquait quatre heures du matin. Le jour s’ouvrait sur un décor cauchemaresque. Partout des carcasses de véhicules dont s’échappait la fumée lourde d’une odeur de chair brûlée. De temps en temps, une grenade atteinte au cœur par des flammes explosait avec une sorte de chuintement de pétard mouillé. Il était donc resté inconscients depuis un bon moment. Il se leva et se mit à la recherche de Billy the Kid ou de ce qui devait en rester.
Le petit hameau n’était plus que ruines fumantes. Ne restaient dressées que deux ou trois habitations aux murs de terre cuite méchamment fissurés. Cela sentait la bavure à plein nez. Il s’arrêta devant l’une d’elles. A l’origine la cour avait dû être entourée de quatre bâtiments d’un étage. L’ensemble avait été attaqué au gros calibre. Seul subsistait un corps de logis à moitié effondré. Un morceau d’enseigne fixée à la partie de façade encore dressée indiquait… Cola. Ce devait être un ancien bistrot ou une épicerie. Bart Philips se dit qu’il ne saurait jamais si on y avait vendu du Coca-Cola ou du Pepsi-Cola ! Mais ce qui le réjouit était le fait qu’il ne vit aucun cadavre, ce qui voulait dire que les gens du coin avaient pu se tirer à temps ; l’efficacité du téléphone arabe ! Il avisa un frigo dont la porte avait été arrachée. Il s’empara d’un Tuperware remplis d’houmous. Affamé, il en avala la moitié.
Il finit par retrouver le géant. Lorsque la caisse avait touché le sol, le parachute et le câble d’acier qui avait été relâché du C-130 Hercule s’étaient enroulés autour du malheureux qui semblait respirer avec peine. Bart Philips s’approcha de lui et fut effrayé par l’horrible sifflement que produisait l’air lorsqu’il respirait. On aurait dit que ses poumons s’étaient transformés en un soufflet de forge. En même temps, ses yeux exprimaient comme une joie intense, féroce. Et lorsqu’il vit Bart Philips se pencher vers lui, dans un souffle, il lui dit d’une voix de basse :
- Hé, hé ! Même pas mal ! Et ce n’est pas à toi qu’il faut expliquer que les dieux sont immortels ! Haaaah !
Un vent de tempête se leva brusquement entraînant le drap du parachute et Billy the Kid fut soulevé de terre. Alors, comme dans une apparition, au corps du géant se substitua devant Bart Philips l’image d’Hercule et Antée, peinture du XVIème siècle exécutée par Baldung Grien et qu’il avait un jour admirée au musée de l’Oeuvre Notre-Dame à Strasbourg. Il y retrouva le visage révulsé du géant empreint d’ une douleur atroce, le corps soulevé par une force surhumaine.
Arrêté quelques temps plus tard, Bart Philips fut enfermé dans un de ces camps qu’on appelle pudiquement de transit. Il y connut le sort des trimardeurs africains qui, les bras tendus au travers des grillages, voient s’éloigner l’Eldorado. Il y resta un mois jusqu’au jour où un délégué de l’agence Moon-Jet vint l’en retirer.
Il avait supporté cette dernière épreuve avec courage et même indifférence car il avait acquis la conviction qu’il venait de vivre l’aventure à laquelle l’archéologue le plus passionné, le plus fou n’avait jamais osé rêver !
Paul Van Ackere
Juillet 2011
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A PROPOS D’ANTEE
Suivant le « Dictionnaire culturel de la mythologie gréco-romaine », (Nathan), ce géant monstrueux fils du dieu Poséidon et de Gaia, la terre-mère, vivait dans le désert de Libye où il massacrait les voyageurs. Héraclès – Hercule pour les romains – l’affronta. Il parvint à l’étouffer en le soulevant de terre.
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Et "Courts métrages", paru chez L'Harmattan, en 2010 ?
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