A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
JODI, LE BROL
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Lettre d'information
Didier de Lannoy
2011
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C'est à
Paul Van Ackere
mon tour ! disti
Ok, grand frère, on oublie tout !
la mort d'Henri Jouant
un rendez-vous "pas clair" (la belle émeute... ou un cénacle clos ? pour quel effet ?) aux Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique
le coup de force** de la France coloniale à Abidjan
les news de Misratah et de Fukushima
Et on se tape une bonne petite "dernière nouvelle"
Le vieil homme et la terre...
Une nouvelle de PVA
- Popol ! Le fidèle parmi les fidèles !
alias Paulo Carter ? Bien sûr que je diffuse, oh !
Derekitima !
ddl
** Mais non, déclare la France (au nom de laquelle, le jeudi 7 avril 2011, s'est exprimé Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères) de Sarkozy, de Total, de Buygues et de Bolloré, en Côte d'Ivoire, comme en Libye et en Afghanistan, nous ne faisons pas la guerre, nous intervenons en appui
- Avec un seul objectif: protéger la population civile qui se bat pour la démocratie et la liberté ! ( et se porter au secours de l'ambassadeur du Japon et exfiltrer les diplomates israëliens, etc...)
dans un rôle de facilitation...
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Le vieil homme et la terre.
Cette histoire d’accident nucléaire entremêlé de guerres en Lybie, en Côte d’Ivoire, l’absence d’un gouvernement de plein exercice, l’avait ramené bien des années en arrière, au temps de sa prime jeunesse. Il vivait avec ses parents, ses deux sœurs et son frère au rez-de-chaussée d’une maison entourée d’un terrain délimité en petites parcelles cultivées avec soin par des vieux qui n’étaient pas à la guerre mais qui en avaient bavé lors de la précédente. Jusqu’en 1944, le quartier avait été plutôt épargné, avant l’intervention des V1 et des V2 qui semèrent la terreur dans cette banlieue Sud de Bruxelles. On les attendait tous les soirs, menaces mystérieuses et diffuses planant sur un pays qui, dirigé par des forces extérieures, s’en allait à vau- l’eau. Les gens dans les rues étaient devenus agressifs et avaient pris l’habitude de se méfier des étrangers et même de leurs voisins ! Les loups étaient entrés dans Paris…comme chantera plus tard Serge Reggiani. Chacun pour soi et on en était arrivés jusqu’à payer cent francs belges de l’époque si l’on voulait manger un pain de farine blanche pas trop trafiquée ou chargée de son. Cette galère, il eut brusquement l’impression qu’elle pourrait bien revenir aujourd’hui ! Un air devenu irrespirable, des pluies chargées de déchets radioactifs qui allaient irradier les nappes phréatiques, les champs de blé, de poireaux et de carottes. A nouveau, des enfants allaient-ils naître affublés de malformations en tous genres ? Comme au temps des bébés softenon, comme on disait alors. Il avait eu beau tenter de se raisonner en se disant que l’Histoire ne ressert jamais les mêmes plats, il était allé jusqu’à essayer les recettes de méditation que lui avait refilées une amie branchée sur la New Wave. Les retours au passé étaient devenus de plus en plus fréquents.
La parcelle à côté de la maison de notre héros ( désignons-le ainsi par discrétion pour ses parents et voisins encore de ce monde ) était cultivée par un ancien menuisier qui avait perdu une jambe du côté de Dadizelle, petite localité de Flandre occidentale qui s’était trouvée au cœur de la tourmente durant quatre longues années. Après cela, il vécut, comme des centaines de milliers d’autres, le corps meurtri à jamais. Et en ce temps-là, rares étaient ceux qui pouvaient se permettre financièrement une prothèse bien articulée. Il avait dû se rabattre sur un pilon de bois qu’il devait combiner avec une sorte de semelle rigide lorsqu’il travaillait la terre. Malgré cela, il lui était plusieurs fois arrivé de s’enfoncer trop profondément dans la glaise. Il appelait alors notre héros, s’il jouait au jardin. Celui-ci sautait le petit muret et l’invalide pouvait prendre appui sur son épaule qu’il avait déjà bien solide à sept ans !
Le terrain qu’il cultivait, faisait 6 mètres 50 de large sur 70 mètres de profondeur. Les quatre premières rangées étaient consacrées aux fleurs à couper qu’il revendait à l’épicerie du coin. Venaient ensuite, après quelques plantes vivaces comme le thym, le romarin et la sauge, les rangées de carottes, les poireaux, les salades réparties par affinité. Il avait lu dans La Vie Agricole que certaines plantes poussent mieux et plus vite lorsqu’elles sont « en associations favorables ». C’est ainsi que semées ou repiquées jusqu’à un mètre de distance, les choux, les cèleris et les laitues se favorisent ; il en va de même avec les carottes, les fèves, les échalotes, les poireaux, les oignons, les radis, la sauge et les tomates. « Mais il ne faut jamais rapprocher les choux brocoli des laitues, des fraises et des tomates ! » Lorsqu’il proférait ce genre de vérité, ses collègues cultivateurs le considéraient avec tout le respect dû à un grand savant ou à un sorcier, car il avait coutume de conclure que « tout cela s’expliquait par les lois de l’atraction lunaire vis-à-vis de la Terre ! ». Parmi ses collègues comme il les appelait, il y en avait un qui avait sa préférence. Dans le quartier, on le nommait « le wallon »non pas pour la raison qu’il provenait de cette région, mais parce que son fils avait rejoint Degrelle à la Légion wallonne partie avec les troupes allemandes combattre les Russes chez eux et où, du reste, il avait laissé sa peau. En réalité, il était Flamand, né dans la campagne de Leuven. Recueillis tous les deux par une escouade allemande qui dans l’obscurité les avaient pris pour deux des leurs tant ils étaient couverts de boue, ils avaient été amputés le même jour. Pour le Wallon, c’était le bras gauche qu’il avait laissé. Les deux hommes terminèrent les hostilités dans un hôpital de campagne, libérés par les armées victorieuses de leurs statuts particulier de prisonnier-convalescent. Le voisin revint à Bruxelles et reprit son métier de menuisier. Quant au Wallon, il se retrouva seul avec son petit garçon, sa femme ayant perdu la vie au cours d’un des terribles bombardements qui détruisirent une bonne partie de la ville de Leuven. Seul et sans famille, il vint s’installer à Bruxelles dans une minuscule habitation construite par une association de soutien aux grands invalides de guerre. Ces détails ont leur importance, car ce sont sans nul doute ces souvenirs de misère causée par la guerre qui déclenchèrent les longs retours au passé auxquels notre héros donna libre cours ces derniers jours. Terreur, violence, famine, exclusion du marché du travail pour cause d’handicap avaient accompagné son enfance et, en définitive, étaient restés calfeutrés dans son subconscient pour ressurgir et s’enflammer comme, sous un coup de vent subit, un feu mal éteint. Tout comme Fukushima avait fait ressurgir, ces jours-ci, Hiroshima et Nagasaki, villes dont on avait pratiquement oublié les noms ! Ces détails revêtent également leur importance pour situer, expliquer l’atmosphère dans laquelle baignait ces deux hommes lorsque, par temps de pluie, ils bavardaient dans la cabane accolée à la maison de notre héros. Très souvent, ce dernier avait eu l’occasion d’assister à leur conversation. Certes, il leur arrivait de parler des courses de pigeons, du Tour de France et des exploits d’Anderlecht, psalmodié par Luc Varenne, le journaliste vedette, mais c’était surtout des réflexions à propos de la connerie des guerres et des douleurs qui parcouraient quotidiennement leurs corps d’estropiés qui revenaient sur le tapis. Et ces conversations étaient parfois à la limite de l’inconvenance tant ils critiquaient les forces alliées se rappelant à tous moments leur sauvetage par de soi-disant ennemis ! Les Allemands étaient plus disciplinés, chantaient dix fois mieux que les troupiers belges, disposaient des meilleures voitures …etc, etc…On peut affirmer dès lors que notre héros avait été confronté depuis sa petite enfance à un fameux doute au sujet des devoirs du citoyen envers sa patrie. Les deux hommes s’entraidaient souvent ce qui leur permettait d’avoir les parcelles les mieux entretenues du quartier. Quand un l’Echevin de la Population avait voulu leur offrir leur diplôme de « meilleur jardinier », ils étaient restés à la maison. Bien sûr, le Wallon était dans l’impossibilité de bêcher. Il avait adopté une sorte de fourche à retourner la terre qu’il pouvait tenir d’un seul bras. Et, pour le parachèvement et le façonnage des bordures, c’est le voisin qui s’en chargeait. Celui-ci était un homme généreux. A la belle saison, il offrait autour lui légumes et fruits. Seules ses pommes de terre n’étaient pas partagées. Il les gardait pour son ménage, car son carré était calculé juste pour tenir une année entière.
Notre héros se souvint des immenses salades, des radis, des plats d’épinards, des soupes fumantes aux poireaux, au potiron qui l’attendaient lorsqu’il rentrait le soir après une journée de jeux ou d’école. Sa mère était cantatrice mezzo-soprano. Depuis son mariage, elle n’avait plus eu beaucoup l’occasion d’exercer son art mais elle n’avait pas perdu l’espoir de pouvoir retourner un jour sur les planches. L’après-midi, lorsque les enfants étaient à l’école, une partition posée sur la table de la cuisine, afin de garder la bonne forme de sa voix, elle reprenait les grands airs de son répertoire. La scène ultime du Siège de Messine, tragédie lyrique de Giovanni Pacini ou la romance d’Inès, « Chères journées sereines, vous n’êtes plus… »……ces airs d’opéra romantiques qu’on n’entendait plus guère. Mais qui, ces jours-ci, ressurgissent grâce à l’action généreuse de Maria Cecilia Bartoli en faveur de Maria Malibran endormie pour l’éternité à Bruxelles, comme disait avec fierté sa mère. Notre héros avait été un des premiers à se procurer cette compilation tellement riche en souvenirs mais qui de, toute manière, n’aurait jamais la moindre chance de figurer un jour au Box Office . Ne disposant pas d’un piano, sa mère utilisait un diapason qui lui donnait le « la ». Le seul tableau qu’elle avait emporté de sa chambre de jeune fille était une lithographie jaunie reproduisant Maria Malibran. En réalité, elle était ce que l’on appellerait aujourd’hui un travailleur intermittent avec la différence qu’elle n’avait pas droit au chômage. En été, elle chantait fenêtres ouvertes et c’était un enchantement pour le quartier. Et bien des fois pour la remercier, le vieil homme venait déposer sur le muret mitoyen une caissette de ses plus beaux légumes, surtout des salades et des carottes car il savait qu’elle en raffolait. Elle terminait généralement ses répétitions, en s’efforçant de ne pas pleurer lorsque notre héros était présent, par l’air plus connu de la chaste prêtresse entourée de forces hostiles de la Norma de Vincente Bellini.
Mais la guerre, lorsqu’elle survient, finit toujours par pervertir les liens sociaux et, trop souvent, aller jusqu’à ternir les relations qu’elles soient familiales ou amicales. Et c’est ce qu’il advint dans le milieu qui abritait notre jeune héros. La guerre mit fin à l’harmonie qui règnait dans ce quartier populaire jusqu’à présent préservé des dégâts qu’aujourd’hui on désigne pudiquement par le vocable de « collatéraux ». Un matin d’été, vers les quatre heures, il y eut un combat acharné dans le ciel au-dessus des potagers. Lutte acharnée de titans qui avaient pour noms « Sturzkampfflugzeug » et « Cracheur de Feu » mieux connus sous les noms de Stuka et Spitfire. Notre héros, réveillé en sursaut et en première loge, assista à la fin du combat dont le Stuka sortit vainqueur . La fin du spectacle se termina par l’atterrissage du pilote anglais dans le potager du voisin. L’homme, se débattant quelques instants pour calmer les soubresauts de son parachute, piétina plus de la moitié de la parcelle où les légumes étaient en pleine maturité. Et tout cela, notre héros s’en souvient comme si cela s’était passé hier : les rames de haricots arrachées par les sangles du parachute, le pilote anglais qui, l’air apeuré, s’approche de l’arrière de la maison, sa mère, qui en anglais, lui conseille de sauter le mur d’en face pour se cacher dans le parc des religieuses, l’homme qui la félicite pour son anglais si correct et elle qui lui explique qu’elle a passé une partie de sa jeunesse en Angleterre. Dès le lendemain, une escouade de la Waffen-SS patrouilla dans le quartier à la recherche du pilote. Ils interrogèrent un à un tous les habitants et même les enfants. Quand il fut questionné, notre héros ne dit mot car il avait promis à sa mère de ne parler de cette affaire à personne, «surtout pas au voisin car il n’était pas fiable ! ».Le pilote resta introuvable. Expertes en dissimulation et en cachoteries, les religieuses avaient su y faire. Quant au vieil homme, il vint constater l’état de son potager et ne crut qu’à moitié la mère de notre héros quand elle lui expliqua que ses enfants n’avaient rien à voir avec les dégâts. A partir de ce jour, il ne fut plus le même, n’offrit plus ses légumes et se borna, quand il ne pouvait pas l’éviter, à un salut des plus distants. Le vieil homme n’était plus un ami ! Quelques mois plus tard, il tomba malade, délaissa son potager qui, progressivement, se couvrit de mauvaises herbes. Le Wallon tenta bien de sauver l’entreprise, mais « avec deux parcelles pour un seul bras ! »cela s’avéra impossible.
Les guerres en Lybie, en côte d’Ivoire, Maria Caecilia Bartoli, ont permis à notre héros de remonter une fois de plus le temps jusqu’à son enfance, voyage quasi virtuel mais empreint d’une tendresse réelle. Ce voyage ne sera pas le dernier, mais il est à marquer d’une pierre blanche. Il lui avait fait enfin comprendre que sa mère avait été une héroïne et aurait mérité une décoration comme les vieilles dames que l’on voit parfois interviewées sur la chaîne TV Arte.
Paul Van Ackere
Mars 2011
Quelques autres textes de PVA ? Cliquez
sur ("haïkus des quatre saisons"):
http://jodi.over-blog.net/article-une-nuage-est-annonce-en-provenance-du-japon-les-cerisiers-de-limam-se-depechent-d-etre-en-fleurs-69921395.html
et sur ("le canapé blanc"... avec, en supplément, quelques radotages d'Assis : anciens du Zoeloe Bar, pensionnés du trostkisme et nostalgiques du bac à carbonades de Sarma)
http://jodi.over-blog.net/article-paul-van-ackere-68669880.html
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