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A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy

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ACHILLE NGOYE - CRASH TEST : LA METHODE C.K. STAR (texte "remanié"... et une bio-bibliographie de l'auteur, "Père Ngoye")

 

Jodi, le blog

Le blog de Jodi ("Jodi le blog") est devenu*, depuis janvier 2011... un « blog littéraire », peut-être ? Meuuuuuunon ! Omona wapi ? Une toute simple, très banale et sans prétention...

Lettre d'information
Soki News of the World ? Soki B.I., soki mabanga !

Didier de Lannoy
2011


Autres fronts :
Kamundele na makayabo(le dernier front ouvert)? Cliquez sur : http://kamundele.blogspot.com/
Les Cookies? Cliquez sur: http://haikookies.blogspot.com/
Faits de société (Ana et le Congo, série 4)? Cliquez sur : http://anaco3.over-blog.net/

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Passant la grande saison des pluies à Kinshasa
- Et fuyant Bruxelles où je n'étais pas sûr de pouvoir encore passer un seul hiver !
j'y reçois une
"nouvelle" que m'envoie

 

Achille Ngoye


- Dans un document attaché à un courriel, sans doute ?
- Meuuuuuuuuuunon ! Par porteur, sur une disquette ! Et, à Kinshasa,  plus aucun ordinateur n'arrive à lire ces machins-là ! L'embrouille, quoi ! La poisse ! Mais, heureusement, mon fils aîné, Eric, et son copain Aimé sont partis à la recherche de vieilles bécanes, avec des "tours" à l'ancienne, dans l'un ou l'autre cybercafé de "la cité", à Bandal ou à Kintambo... A moins qu'ils ne se soient finalement résolus à recourir aux services d'un informaticien d'une grande banque commerciale de la place, "en ville"...




Je
En 1986, j'ai brûlé (presque) tous mes manuscrits...
En 1998*, plus de dix ans plus tard, j'ai publié « Le cul de ma femme mariée ».... Ce « retour à l'écriture », très lent, progressif, inquiet... c'est à Achille Ngoye, particulièrement, que je le dois ! C'est lui en effet qui, avant tous les autres**, m'a « rendu l'envie » d'écrire !

diffuse, absolument
Cette nouvelle inédite d'Achille Ngoye CRASH TEST : LA METHODE C.K. STAR est "terrible", dans tous les sens du terme***... Je la trouve particulièrement fascinante, alors même (et d'autant plus) qu'elle ne va certainement pas me remonter le moral ! Que chacun s'y risque, cela en vaut la peine... personne n'en sortira
... indemne, ni innocenté !

sans hésiter 

 


ddl
alias Vié ba Diamba

* Et avant ça ?
Quelques trucs : une première (longue) nouvelle, « L'enterrement d'un autre »... que je m'étais  dépêché d'écrire, en 1959, avant

- Avant d'atteindre la date de péremption, quoi ! Dépasser l'âge de 19 ans et entrer dans la vingtaine, à l'époque (ça n'a pas changé), c'était déjà commencer à devenir vieux !

la date de mon anniversaire, le 19 novembre... qui n'était pas encore, à l'époque (ça, c'est nouveau), la date de la journée mondiale des toilettes... les premiers « crayons » de Jef et de Jodi... et plusieurs autres machins plus ou moins littéraires, et même des « reportages »

- Au sein de l'Armée de Libération Nationale en Algérie, à l'est du mur de Berlin, etc...

et des " papiers » parus dans différents journaux ou revues (Parole, La Cité et
- Pour faire la balance ?
Le Drapeau Rouge, Présence universitaire, Vie du Tiers-Monde, etc) jusqu'en 1968... puis plus rien, plus rien, plus rien... ou presque (sauf quelques centaines de manuscrits égarés, dispersés, déchirés, incendiés en 1986... et quelques autres "papiers" encore, publiés dans Etudes Zaïroises, Analyses sociales ou Les Cahiers du CEDAF)... pendant près de 30 ans, jusqu'en 1998...


** Les autres ? Quels autres ? Ceux du « chaudron culturel congolais », évidemment ! ... dont je me revendique et auxquels je dois (presque) tout. Je m'en explique dans un texte (ayant figuré, précédemment, en annexe à la présente nouvelle d'Achille Ngoye) intitulé « Quel chaudron culturel congolais » ?
Cliquez sur:


***
Lecture à proposer aux prétendus “analystes”... qu’étonnerait encore la colère 
- Justifiée (et/ou stimulée) par des revendications politiques post-électorales de type intra-communautaire, certes...
des Congolais de Bruxelles (ou de Paris, etc)... qui n’en peuvent plus, aussi, d’être traités comme des laissés-pour-compte tant par les Bulankos (au sein de la société belge ou française, etc... qui, apparemment, ne leur offre guère d’autres perspectives de promotion économique et sociale... que de devenir livreurs à domicile, agents de sécurité ou aides-soignants “chargés de changer les couches-culottes des vieux Blancs dans des maisons de repos...” ) que par l’Etat congolais (qui n’octroie pas le droit de vote à ses ressortissants installés à l’étranger et ne reconnait pas non plus la double nationalité, etc)...
 

 

 

 

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CRASH TEST :

LA METHODE C.K. STAR


 

Dans sa hantise de tomber sur quelqu'un qui le connaît, Clem Kola retire soudain la main po­sée sur la poignée de porte, s'écarte de l'entrée en grommelant. Planté au bas de l'échafaudage dressé contre la fa­çade en plein ravalement, il se re­voit une demi-heure plus tôt dans son stu­dio, pétard au bec et fond d'une bou­teille de Gin rincé, en train de prévenir ce moment tant re­douté de sa quête de la der­­nière chance. Dire qu’il ne se sentait plus d’attaque pour entrer à la DDASS1 ! Le passé ap­par­­­­­tient pourtant au passé, remâche-t-il en jurant que ses vieilles amours, épurées du CV de la mê­me ma­nière que des taulards zappent leurs séjours au gnouf, ne signifiaient plus grand-chose. Que des frangins en parlent en sa pré­sen­ce, ép­reuve qu’il endurait particulièrement dans les veil­lées funè­bres, quand des participants débar­qués après s'être sculpté une gueule de bois, faute d’un dérivatif compatible avec les circons­tances, s’a­­char­naient des heures durant à fouiller les poubelles d’autrui, il les écoutait d’un air absent, ou désabusé, ou fataliste. Plus éloquent, non seulement il s’abstenait d’ap­porter le moin­dre éclai­rage sur un point obscur gravé dans sa mémoire, mais il se refusait aussi, cons­tant sur le prin­cipe de ne jamais re­garder dans le rétroviseur, à recti­fier une contre-vérité sus­ceptible de raf­fermir son aura. Page tournée. Sauf pour les nostalgi­ques en man­que de repères qui, pour re­vivre leur pro­pre passé, l’avaient rivé à son heure de gloire.

Incapable de surmonter sa parano, Clem Kola bat en retraite en farfouillant dans sa veste avec la fébrilité d'un camé revenu d'un trip sidéral. Sa recherche émaillée de jurons sala­ces que sa pudeur tardive censurait en public, il finit par dégoter au fond d’une poche inté­rieure, com­primée par le fatras de papiers qu’il y avait fourré, une cigarette qu’il entreprend de reta­per de ses doigts noircis à force de fumer jusqu’au mégot brûlant. La clope grillée sous le por­che d’une maison bourgeoise, de l’autre côté de la rue déserte, son regard de chien battu ne quitte pas l’entrée de la DDASS.

Vêtu d’une mise passable, restes d’un faible pour le tape-à-l’œil folklorique d’autrefois, com­me si le fait d’endosser un cache-misère aurait pu dédouaner un rescapé de l'indigénat du ca­che-sexe jadis con­forme à la bienséance, Clem Kola était devenu l’ombre de lui-même pour ceux qui l’a­­vaient connu au bled, dans les années 70, comme valeur montante de la chanson. Maître C K Star. Un sa­cré turlu­pin. Autoproclamé "l’amant de vos sœurs, chouchou de vos tan­tines et bête noi­re de vos beaufs". Les "good year"2 ringardisés et privant sa sil­houette des quinze cen­ti­mètres qui l’a­­vaient hissé près des étoiles, l’ex-Carré d’as de Tam-Tam TV calait depuis à sa taille nor­male, un mètre soixante-deux, et pas un centimètre de plus, et chaussait sans états d’âme des jog­gers bon marché. Vilipendé pour des tas de raisons, quand bien même l'au­rait-on sus­pecté de mu­seler ses détracteurs par une clique de fans dé­cérébrés, CK Star avait incarné un per­son­nage à la fois dérangeant et drola­tique, mais vache­ment sympa pour son sens du répon­dant qui n'accusait guère une lumière. La bêtise cartonne ou bassine. Tel un loup dans la ber­gerie, il avait chamboulé la scène musicale en se li­vrant no­tamment, sourd aux cris d’orfraie de ses pontifes, à des innovations qualifiées d’atten­­ta­­­toires à l’authen­ticité. Et com­ment ! Bien qu’elles aient été conçues par le "prin­­ce" des tail­leurs de la place, ses fameu­ses te­nues de one-man-show, des vareuses démontables aux manches bouf­fantes qui son­nè­rent le glas du costard de papa, ressemblaient à s'y méprendre à cel­les de Clau­de François, plus ancien que lui sur les planches pour savoir qui avait copié qui. De mê­me que sa fabuleuse toison crâ­nienne ren­voyait aux Jackson Five, ainsi ses glissades sur scène te­naient de James Brown, son charme de Julio Iglesias, sa pêche de Fela Ramsone Kuti et ses fan­faronnades de celui que d’aucuns persistaient à ap­peler Cassius Clay. Eclecti­que. Désor­mais inspiré par un fripier. Amai­gri, démo­nétisé, la chevelure afro ravagée par une calvitie implaca­ble, il s’était plié à la dure loi de la vie, la frime d’antan disparue d'elle-même au fil d’un parcours en dents de scie.

A la vérité, peu de gens connaissaient encore l'ex-Carré d'as. La plupart des griots de sa saga météo­ri­que l’avaient du reste apprise par ouï-dire. Moins âgés que lui, partant, amnésiques à l'instar de leurs aînés, puisqu'ils tombaient tous des nues en apprenant les diktats pseudo-mi­litants qui conduisirent, entre autres choses, à frapper les musi­ques étran­gères d'inter­dit sur les ondes natio­nales autant qu'à la télé, ce qui eut pour effet de faire valser les artistes en vase clos pendant quelques années, lesdits griots com­mettaient la bévue de comparer l’incom­pa­­rable en fonc­tion des schémas actuels. Arrivé dans l’Hexagone vers la fin des an­nées 80, l'es­prit obnubilé par le rêve d’une carri­ère inter­na­tio­nale, CK Star avait vite compris son fourvoie­­­ment par l’im­pé­­né­trabilité du monde du show-biz, se rési­gnant d'ores et déjà dans un anonymat suici­daire. Con­trairement à nombre de ses confrères désillu­sion­nés, il s’était mê­me abstenu de prêter sa voix à une chorale religieuse. Ce re­cy­clage se voulait pourtant bénéfique pour qui n'avait point de ressources réguliè­res, puis­que, d'une part, il réglait un tant soit peu l'épineuse question alimentaire ; d'autre part, il per­mettait à l'intéressé de ne pas disparaî­tre des radars.

Echoué dans une bourgade de province, hors d’atteinte des éclaboussures d’une musique dé­sorbitée hors de son vivier, l’ineptie de ses exécutants à la renouveler constituant une autre paire de manches, Clem Kola avait appris à se servir de ses mains, sans aucune perspective certes, mais sécurisé par une ancienne admiratrice folle­ment éprise d’une étoile morte. Inénar­rable. D’au­tant que celle qu'il avait surnommé la "douce sérénade", devenue en même temps sa muse, son coach, sa "sister", son bébé, sa nourrice, son sponsor, sa maîtresse, son gé­nie, sa tribu, son amour gros comme dix pam­plemousses, en était venue à l’enguir­lander, lasse d’al­ler trimer du premier au trente, de ne pas assez se décarcasser pour l’épauler à tenir le ména­­ge. Em­barqué de stage en stages, lui-même s’était enlisé dans une situation sans issue. Le décès ino­piné de Kélé, son épouse et assurance vie, l’avait réduit à la soupe de l’Armée du salut. Deux ans jour pour jour.

L’urgence du problème à résoudre revécue à cette évocation, Clem Kola déboule à la DASSS et pousse la porte à la Zorro, fouetté par ses vieux réflexes de crooner réclamé par le public survolté d'un plateau de télévision. Pas grand monde dans la salle d’attente, soupire-t-il dans un regard circulaire avant de s’écrouler entre une Kosovarde et un Maghrébin. Visages tirés, assombris, ses devanciers trahissent l’angoisse qu’une longue attente, accentuée par les incer­titudes ruminées quant à la réussite de la démarche entreprise, rend de plus en plus oppres­sante. Une Gitane exhale de son siège la poisse gluante des déshérités ethniques. Assises à l'écart, parées de bijoux en sus d'être vêtues comme pour un entretien d'embauche, deux fem­mes noires chuchotent sans désemparer, en­trecoupant leur babillage de brefs gloussements débiles. L'arrivant dévisage les sans-gêne à la déro­bée, persuadé que les deux boulottes, le teint clair de créatures auxquelles la peau noire repré­sente une tare à récurer, ne connaissent pas son surnom de "doyen" décroché après quinze ans de résidence, preuve qu'elles viennent de dé­barquer dans la bourgade.

Sortie d'un bureau en vue de cueillir la Gitane, une assistante sociale remarque le nou­veau venu par sa nervosité à trifouiller les poches. Son agacement transvasé dans une voix per­çante, elle s'enquiert s'il avait pris un rendez-vous.

« Non, bredouille le paumé en s'approchant de l'interpellatrice avec l'intention d'engager un tête à tête, le pa­quet de documents à la main. C'est urgent.

- C'est urgent pour tout le monde, jappe la dame dans un mouvement de recul dû à l'ha­leine du Black. Il faut prendre un rendez-vous. Voyez avec la secré­taire, là-bas. »

Ses papiers enroulés d'instinct, Clem Kola avise la cellule de filtrage avec le sentiment de de­voir affronter un nouvel obstacle. Les boulottes, qui croisent le regard éperdu en surfant sur la calvitie, choisissent ce moment pour babiller distinctement dans sa langue maternelle, l'ob­li­geant de s'éclipser au secrétariat afin de les priver d'une piste de brousse en impasse. L'an­cienne vedette démasquée, grossit-il dans sa conscience tourmentée, les commères allaient propa­ger le scoop de son concert de bienfaisance au bureau de la DDASS ; sinon radoter au tout-venant qu'elles n'avaient pu rete­nir leurs larmes en le voyant accoutré comme un clodo, chose vraie en regard de leur toilette si indécente qu'elle devrait inciter la dispensatrice de l'aide so­ciale à con­­ditionner sa remise à un mode d'emploi. Veinardes.

Le dossier constitué et un rendez-vous pris dans quinze jours, quand le cycle infernal sera mis en branle en dépit des photocopies tirées, Clem Kola sort de la DDASS en sachant ce qui lui reste à faire. Echapper au déshonneur public préserve la dignité du cas social pris à la gorge. Avec le dépannage de Secours catholique, cinquante euros accordés à titre exceptionnel au vu de son litige, il achète quatre bouteilles de Samogone3, deux boîtes de sardines et un peu de hasch, puis se barricade dans le studio qu'il occupe depuis douze ans. Des murs écaillés frap­pent l'attention dès l'entrée. Pas de fe­nêtre. La petite pièce, articulée autour d'un ca­napé-lit camou­flé par un tissu innommable, évoque un foutoir hallucinant tant les objets éparpillés, ba­lan­cés à l'aveugle aux heures de déprime, absorbent le moindre espace vacant. Pas d'eau ni d'é­lec­tri­cité. Télé, frigo, cuisinière et autres équipements de base liquidés avant la coupure de courant. On ne mange pas la ferraille. Ac­cro­chée au mur, une photo agrandie de Kélé veille sur le bordel, tra­hissant le chan­cre inexora­ble à la fraîcheur de la jeunesse qui la rongeait. Des bouteilles vides traînent par­tout, tels des trophées rassemblés en connaissance de cause, bou­teille après bou­teille, dans une rétrospec­tive permanente d'une lente destruction de soi. Vi­vier de blattes et, acces­soire­ment, cendrier repérable à tout moment par son en­castrement dans le mur, l'évier de la kitche­nette déborde d'ustensiles non lavés et de boîtes de conserve. Toilettes à la turque bour­rées. De temps à autre, lorsque le cœur lui en di­sait, Clem Kola se déplaçait dans la froidure de la nuit, ombre fugitive munie d'un seau en plasti­que, pour re­cueillir de l'eau à une borne d'incen­die afin de dégager la conduite des vécés, prendre un bain, faire la vaisselle, constituer une réser­ve.

Des témoignages concordants, il ressort que l'ex-Carré d'as aurait perdu le sens des réalités en ne transcendant pas son ancien personnage. Etant donné qu'aucun antécédent pathologique n'avait fragilisé Kélé à tel point que, prise d'un malaise soudain au retour du coltin, elle se soit allongée sur le canapé pour ne plus se réveiller, Clem Kola aurait dû d'abord exorciser son cadre de vie, se plier ensuite au rituel ancestral de purification. Du cinéma ! s'était-il récrié après la com­mémo­ration du quarantième jour de la cata. Problème : pour avoir contracté un mariage civil à l'étranger, se dérobant ainsi aux obligations afférentes au mariage coutumier, l'ex-tur­lupin s'était durablement aliéné le clan de Kélé. En effet, le grand-oncle de la défunte avait plu­­sieurs fois fustigé sa nièce de se tuer pour un Mario4 qui, en différant sans cesse le mo­ment de se présenter à sa belle-fa­mille, s'était dispensé du rôle social dévolu à un gen­dre : rassem­bler les deux clans en vue de sceller le mariage et, au-delà de ces assises, tisser des liens utiles notam­ment en période de crise. Il se pourrait donc que la pression exer­cée sur Kélé, une pres­sion accablante, déstabilisatrice par sa fré­quence, ait fina­lement eu rai­son de la résistance de la trentenaire surmenée, auquel cas sa dis­pa­rition su­bite serait due à une névrose d'an­goisse consécutive au harcèlement subi. Au reste, il arrivait que la jeune femme de mé­nage, acculée par des pro­blèmes d'argent insolubles, se désespère de reporter sa contribution pour le moins forcée à la prospérité des siens. Seule per­sonne en pos­session d'un diplôme d'Etat5 dans un clan de semi-analphabètes, d'où le pari insensé de ses deux baobabs de la glis­ser dans un avion pour aller bûcher à l'étranger, Kélé se sa­vait redeva­ble aux siens en raison de leur apport décisif à son voyage. Elle avait même dé­dramatisé le voyage au pied levé, oc­cultant combien elle en avait bavé les quinze pre­miers mois, pau­vre gourde en­voyée à l'aven­ture chez les toubabs, avant de sauter sur un hébergement stable et d'achopper à l'im­­pos­sibilité maté­rielle de s'inscrire dans une fac. Aussi paradoxal que cela soit, Kélé se sa­vait en même temps à la merci des siens en l'ab­sence d'une for­mulation claire des contre­par­ties. Capables d'étouf­fer l'épanouis­sement d'une jeune pousse, avait-elle confié à une co­pine quelque temps avant sa mort, ses oncles pouvaient de même la priver de la fonction géné­ra­trice de toute femme, malé­fice qui semblait s'être ac­compli après dix ans de ma­riage. Quitte à alléguer une transgres­sion des règ­les sacrées pour "dévorer son âme".

Après tout, si la dépouille de Kélé n'avait pas été rapatriée, c'est que le clan réuni à l'annonce de son décès, dans un rejet de la pousse rétive crevant les yeux, s'était déclaré incapable d'or­ganiser ses funérailles. Seule solution pour stopper l'engrenage : s'acquitter des obligations négligées lors du mariage civil, et qui, vu les espoirs implicites placés en la championne du clan, seraient assorties d'un dédommagement proportionnel à la perte subie, ce qui suppo­sait dispo­ser d'un paquet de fric et ren­trer au pays. La santé men­tale de l'acteur survivant te­nait à ce prix. Kafkaïen.

Sur le qui-vive entre 9 et 17 heures, Clem Kola sursaute au moindre bruit de l'extérieur, guette l'escouade venue le déloger par le trou de la serrure. Malgré la barre de fer calée en tra­vers, il sait perti­nemment que la porte sera défoncée le moment venu, d'autant que le huissier promu en videur sera épaulé d'un serrurier et de quelques flics. Après son re­tour de la DDASS, il avait relu le commandement de dé­guerpir consécutif à une décision de justice éta­blissant son insolvabilité. Quinze mois d'ar­riérés de loyer, sans compter les frais de dossier exorbitants du huissier, après avoir usé du RMI6 jusqu'à la radiation. Sollicités alors que le litige paraissait encore résoluble, les frangins qu'il voyait à l'occasion pour fumer un pétard ou mitonner des projets mort-nés, la sug­ges­tion d'orga­niser une cotisation en sa faveur phagocy­tée par des railleries codées sur le flam­beur de jadis, l'avaient poliment envoyé pro­mener. In­conciliable avec un exil dévorant, la so­lidarité tradi­tionnelle, anémiée par la préca­rité, les échéances, le chacun pour soi, gisait sous le pail­lasson du bureau de l'aide sociale.

Les sardines avalées en prévision de l'inondation éthylique, Clem Kola boit la Samogone à petites gorgées, éclairé par sept bougies disposées en triangle isocèle dans une ultime farce du turlupin évoquant une messe noire. A la deuxième bou­teille, ou entre les deux, diffi­cile de le savoir, se rendre aux vécés exigeant des efforts au-dessus de ses forces, il se glisse au bas du canapé et se vide sur place. Une lueur de lucidité le garde de souiller le lit mortuaire de Kélé. Lorsque des sa­peurs-pompiers défoncent la porte dix jours après, alertés par un rive­rain in­commodé par la puanteur qui se dégageait du studio, ils découvrent le corps en décom­position baignant dans ses déjections, des bouteilles d'alcool siphonnées autour de lui et des blattes fourmillant dans le décor macabre. Une bouteille de Samogone traîne à la portée de main du macchab, à moitié entamée, ainsi que des papiers se rapportant au litige. Posé en évi­dence sur la liasse de papiers, le bristol du rencard fixé par la DDASS attire l'attention des secouristes par son en-tête. Absur­de. Car la procédure d'expulsion, qui reste con­ditionnée à une décision discré­tion­naire du Préfet, s'étire entre trois et dix-huit mois à par­tir de la notification du com­man­dement de vider les lieux !

 

Achille F. NGOYE

Texte tiré du recueil de nouvelles "Sentiment bar", 2005, non encore publié

Prochain titre : "Coco Night"

 

 

1 Initiales de la Direction départementale de l’action sanitaire et sociale (France).

2 Chaussures à semelles épaisses dont le talon pouvait atteindre 10 cm ou plus. En vogue dans les années 70. Ces chaussures sont apparues après l’inauguration d’une usine de fabrication de pneus Good Year, d’où leur appellation.

3 Vodka à base de sucre distillée par des bouilleurs de cru

4 Titre et personnage d’un succès de Franco Luambo (1938-1989) interprété par Madilu System et l’OK Jazz. Pressé par sa compagne de débarrasser le plancher, Mario est devenu le synonyme du gigolo immature et étouffant.

5 L’équivalent du baccalauréat (bac)

6 Revenu minimum d’insertion en France. Il a été remplacé par une autre allocation.

 

 

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Bio-Bibliographie d' Achille NGOYE
appelé aussi "Père Ngoye" par tous les musiciens de Kinshasa dont il partageait les aventures (et les galères) musicales (et sociales)...

Cliquez sur :
http://www.yambi.be/programme/pdf/achille_ngoye.pdf
ou sur :
http://www.congocultures.net/index.php?option=com_content&view=article&id=105&Itemid=112&lang=fr

 

 

Achille Ngoye

 

 

Achille Ngoye est né en 1944 dans le Haut-Katanga près de la ville de Likasi. Après des études secondaires dans un collège de Jésuites, il devient journaliste culturel à Kinshasa, chroniqueur musical, rédacteur de « jeunes pour jeunes », premier magazine professionnel de bandes dessinés congolaises, puis romancier, il est le premier auteur africain à avoir été publié dans la Série Noire. Il vit actuellement dans la banlieue parisienne.

Bibliographie

Sales nuits pour Maggy, 2006, nouvelle, in « Le camp des innocents », recueil
collectif, Lansman Editeur/CEC, Carnières-Bruxelles.
Rétro bulles, 2005, nouvelle, in « KwaK n°1 », recueil collectif, Editions du Panama,
Paris.
Père déshabillé, 2005, nouvelle, in « Les Boucs émissaires », ouvrage collectif,
Images Interculturelles, Montréal.
Cacaba round, 2002, nouvelle, in « Bleu-Blanc-Sang, Fleuve Noir, Paris.
Frère de même père même mère, 2002, nouvelle, in « Nouvelles voix d’Afrique »
ouvrage collectif, Hoëbeke, Paris.
Ballet noir à Château-Rouge, 2001, Série Noire, Gallimard, Paris, roman.
Big Balé, 2001, Le Serpent à plumes, Paris, nouvelles.
Le voyage initiatique, 2000, nouvelle, in « La voiture est dans la pirogue » ouvrage
collectif, Le bruit des autres, Limoges.
Yaba terminus, 1998, Le Serpent à plumes, Paris, nouvelle.
Sorcellerie à bout portant, 1998, Série Noire, Gallimard, Paris, roman.
Agence Black Bafoussa, 1996, Série Noire, Gallimard, Paris, roman.
Kin-la-Joie, Kin-la-Folie, 1993, L'Harmattan, Paris, roman.
Treich-abobo, 1980, Le Serpent à plumes, Paris, nouvelle.
Plaintes. Les quarantaines, 1967, Belles-Lettres, Kinshasa, poésie.

 

 

 

 

 

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* Pour accéder aux autres autres entreprises du groupe Jodi, cliquez sur:
http://jodi-book.over-blog.com/
  ("Jodi le book") et
http://lacarcasseetlesos.blogspot.com/
  ("Jodi le broc") et
http://jodi.over-blog.net/article-restez-bien--39731236.html
(dernière dépêche, diffusée en novembre 2009, du blog de Jodi sous son ancienne forme)

 


 

 

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