A propos, en amont, en aval de (ou sans trop de rapport avec)"Jodi, toute la nuit", un roman de Didier de Lannoy
Jodi, le blog
Le blog de Jodi ("Jodi le blog") est devenu*, depuis janvier 2011... un « blog littéraire », peut-être ? Meuuuuuunon ! Omona wapi ? Une toute simple, très banale et sans prétention...
Lettre d'information
Soki News of the World ? Soki B.I., soki mabanga !
Didier de Lannoy
2011
Autres fronts :
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Passant la grande saison des pluies à Kinshasa
- Et fuyant Bruxelles où je n'étais pas sûr de pouvoir encore passer un seul hiver !
j'y reçois une "nouvelle" que m'envoie
Achille Ngoye
- Dans un document attaché à un courriel, sans doute ?
- Meuuuuuuuuuunon ! Par porteur, sur une disquette ! Et, à Kinshasa, plus aucun ordinateur n'arrive à lire ces machins-là ! L'embrouille, quoi ! La poisse ! Mais, heureusement, mon fils aîné, Eric, et son copain Aimé sont partis à la recherche de vieilles bécanes, avec des "tours" à l'ancienne, dans l'un ou l'autre cybercafé de "la cité", à Bandal ou à Kintambo... A moins qu'ils ne se soient finalement résolus à recourir aux services d'un informaticien d'une grande banque commerciale de la place, "en ville"...
Je
En 1986, j'ai brûlé (presque) tous mes manuscrits...
En 1998*, plus de dix ans plus tard, j'ai publié « Le cul de ma femme mariée ».... Ce « retour à l'écriture », très lent, progressif, inquiet... c'est à Achille Ngoye, particulièrement, que je le dois ! C'est lui en effet qui, avant tous les autres**, m'a « rendu l'envie » d'écrire !
diffuse, absolument
Cette nouvelle inédite d'Achille Ngoye CRASH TEST : LA METHODE C.K. STAR est "terrible", dans tous les sens du terme***... Je la trouve particulièrement fascinante, alors même (et d'autant plus) qu'elle ne va certainement pas me remonter le moral ! Que chacun s'y risque, cela en vaut la peine... personne n'en sortira
... indemne, ni innocenté !
sans hésiter
ddl
alias Vié ba Diamba
* Et avant ça ?
Quelques trucs : une première (longue) nouvelle, « L'enterrement d'un autre »... que je m'étais dépêché d'écrire, en 1959, avant
- Avant d'atteindre la date de péremption, quoi ! Dépasser l'âge de 19 ans et entrer dans la vingtaine, à l'époque (ça n'a pas changé), c'était déjà commencer à devenir vieux !
la date de mon anniversaire, le 19 novembre... qui n'était pas encore, à l'époque (ça, c'est nouveau), la date de la journée mondiale des toilettes... les premiers « crayons » de Jef et de Jodi... et plusieurs autres machins plus ou moins littéraires, et même des « reportages »
- Au sein de l'Armée de Libération Nationale en Algérie, à l'est du mur de Berlin, etc...
et des " papiers » parus dans différents journaux ou revues (Parole, La Cité et
- Pour faire la balance ?
Le Drapeau Rouge, Présence universitaire, Vie du Tiers-Monde, etc) jusqu'en 1968... puis plus rien, plus rien, plus rien... ou presque (sauf quelques centaines de manuscrits égarés, dispersés, déchirés, incendiés en 1986... et quelques autres "papiers" encore, publiés dans Etudes Zaïroises, Analyses sociales ou Les Cahiers du CEDAF)... pendant près de 30 ans, jusqu'en 1998...
** Les autres ? Quels autres ? Ceux du « chaudron culturel congolais », évidemment ! ... dont je me revendique et auxquels je dois (presque) tout. Je m'en explique dans un texte (ayant figuré, précédemment, en annexe à la présente nouvelle d'Achille Ngoye) intitulé « Quel chaudron culturel congolais » ?
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*** Lecture à proposer aux prétendus “analystes”... qu’étonnerait encore la colère
- Justifiée (et/ou stimulée) par des revendications politiques post-électorales de type intra-communautaire, certes...
des Congolais de Bruxelles (ou de Paris, etc)... qui n’en peuvent plus, aussi, d’être traités comme des laissés-pour-compte tant par les Bulankos (au sein de la société belge ou française, etc... qui, apparemment, ne leur offre guère d’autres perspectives de promotion économique et sociale... que de devenir livreurs à domicile, agents de sécurité ou aides-soignants “chargés de changer les couches-culottes des vieux Blancs dans des maisons de repos...” ) que par l’Etat congolais (qui n’octroie pas le droit de vote à ses ressortissants installés à l’étranger et ne reconnait pas non plus la double nationalité, etc)...
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CRASH TEST :
LA METHODE C.K. STAR
Dans sa hantise de tomber sur quelqu'un qui le connaît, Clem Kola retire soudain la main posée sur la poignée de porte, s'écarte de l'entrée en grommelant. Planté au bas de l'échafaudage dressé contre la façade en plein ravalement, il se revoit une demi-heure plus tôt dans son studio, pétard au bec et fond d'une bouteille de Gin rincé, en train de prévenir ce moment tant redouté de sa quête de la dernière chance. Dire qu’il ne se sentait plus d’attaque pour entrer à la DDASS1 ! Le passé appartient pourtant au passé, remâche-t-il en jurant que ses vieilles amours, épurées du CV de la même manière que des taulards zappent leurs séjours au gnouf, ne signifiaient plus grand-chose. Que des frangins en parlent en sa présence, épreuve qu’il endurait particulièrement dans les veillées funèbres, quand des participants débarqués après s'être sculpté une gueule de bois, faute d’un dérivatif compatible avec les circonstances, s’acharnaient des heures durant à fouiller les poubelles d’autrui, il les écoutait d’un air absent, ou désabusé, ou fataliste. Plus éloquent, non seulement il s’abstenait d’apporter le moindre éclairage sur un point obscur gravé dans sa mémoire, mais il se refusait aussi, constant sur le principe de ne jamais regarder dans le rétroviseur, à rectifier une contre-vérité susceptible de raffermir son aura. Page tournée. Sauf pour les nostalgiques en manque de repères qui, pour revivre leur propre passé, l’avaient rivé à son heure de gloire.
Incapable de surmonter sa parano, Clem Kola bat en retraite en farfouillant dans sa veste avec la fébrilité d'un camé revenu d'un trip sidéral. Sa recherche émaillée de jurons salaces que sa pudeur tardive censurait en public, il finit par dégoter au fond d’une poche intérieure, comprimée par le fatras de papiers qu’il y avait fourré, une cigarette qu’il entreprend de retaper de ses doigts noircis à force de fumer jusqu’au mégot brûlant. La clope grillée sous le porche d’une maison bourgeoise, de l’autre côté de la rue déserte, son regard de chien battu ne quitte pas l’entrée de la DDASS.
Vêtu d’une mise passable, restes d’un faible pour le tape-à-l’œil folklorique d’autrefois, comme si le fait d’endosser un cache-misère aurait pu dédouaner un rescapé de l'indigénat du cache-sexe jadis conforme à la bienséance, Clem Kola était devenu l’ombre de lui-même pour ceux qui l’avaient connu au bled, dans les années 70, comme valeur montante de la chanson. Maître C K Star. Un sacré turlupin. Autoproclamé "l’amant de vos sœurs, chouchou de vos tantines et bête noire de vos beaufs". Les "good year"2 ringardisés et privant sa silhouette des quinze centimètres qui l’avaient hissé près des étoiles, l’ex-Carré d’as de Tam-Tam TV calait depuis à sa taille normale, un mètre soixante-deux, et pas un centimètre de plus, et chaussait sans états d’âme des joggers bon marché. Vilipendé pour des tas de raisons, quand bien même l'aurait-on suspecté de museler ses détracteurs par une clique de fans décérébrés, CK Star avait incarné un personnage à la fois dérangeant et drolatique, mais vachement sympa pour son sens du répondant qui n'accusait guère une lumière. La bêtise cartonne ou bassine. Tel un loup dans la bergerie, il avait chamboulé la scène musicale en se livrant notamment, sourd aux cris d’orfraie de ses pontifes, à des innovations qualifiées d’attentatoires à l’authenticité. Et comment ! Bien qu’elles aient été conçues par le "prince" des tailleurs de la place, ses fameuses tenues de one-man-show, des vareuses démontables aux manches bouffantes qui sonnèrent le glas du costard de papa, ressemblaient à s'y méprendre à celles de Claude François, plus ancien que lui sur les planches pour savoir qui avait copié qui. De même que sa fabuleuse toison crânienne renvoyait aux Jackson Five, ainsi ses glissades sur scène tenaient de James Brown, son charme de Julio Iglesias, sa pêche de Fela Ramsone Kuti et ses fanfaronnades de celui que d’aucuns persistaient à appeler Cassius Clay. Eclectique. Désormais inspiré par un fripier. Amaigri, démonétisé, la chevelure afro ravagée par une calvitie implacable, il s’était plié à la dure loi de la vie, la frime d’antan disparue d'elle-même au fil d’un parcours en dents de scie.
A la vérité, peu de gens connaissaient encore l'ex-Carré d'as. La plupart des griots de sa saga météorique l’avaient du reste apprise par ouï-dire. Moins âgés que lui, partant, amnésiques à l'instar de leurs aînés, puisqu'ils tombaient tous des nues en apprenant les diktats pseudo-militants qui conduisirent, entre autres choses, à frapper les musiques étrangères d'interdit sur les ondes nationales autant qu'à la télé, ce qui eut pour effet de faire valser les artistes en vase clos pendant quelques années, lesdits griots commettaient la bévue de comparer l’incomparable en fonction des schémas actuels. Arrivé dans l’Hexagone vers la fin des années 80, l'esprit obnubilé par le rêve d’une carrière internationale, CK Star avait vite compris son fourvoiement par l’impénétrabilité du monde du show-biz, se résignant d'ores et déjà dans un anonymat suicidaire. Contrairement à nombre de ses confrères désillusionnés, il s’était même abstenu de prêter sa voix à une chorale religieuse. Ce recyclage se voulait pourtant bénéfique pour qui n'avait point de ressources régulières, puisque, d'une part, il réglait un tant soit peu l'épineuse question alimentaire ; d'autre part, il permettait à l'intéressé de ne pas disparaître des radars.
Echoué dans une bourgade de province, hors d’atteinte des éclaboussures d’une musique désorbitée hors de son vivier, l’ineptie de ses exécutants à la renouveler constituant une autre paire de manches, Clem Kola avait appris à se servir de ses mains, sans aucune perspective certes, mais sécurisé par une ancienne admiratrice follement éprise d’une étoile morte. Inénarrable. D’autant que celle qu'il avait surnommé la "douce sérénade", devenue en même temps sa muse, son coach, sa "sister", son bébé, sa nourrice, son sponsor, sa maîtresse, son génie, sa tribu, son amour gros comme dix pamplemousses, en était venue à l’enguirlander, lasse d’aller trimer du premier au trente, de ne pas assez se décarcasser pour l’épauler à tenir le ménage. Embarqué de stage en stages, lui-même s’était enlisé dans une situation sans issue. Le décès inopiné de Kélé, son épouse et assurance vie, l’avait réduit à la soupe de l’Armée du salut. Deux ans jour pour jour.
L’urgence du problème à résoudre revécue à cette évocation, Clem Kola déboule à la DASSS et pousse la porte à la Zorro, fouetté par ses vieux réflexes de crooner réclamé par le public survolté d'un plateau de télévision. Pas grand monde dans la salle d’attente, soupire-t-il dans un regard circulaire avant de s’écrouler entre une Kosovarde et un Maghrébin. Visages tirés, assombris, ses devanciers trahissent l’angoisse qu’une longue attente, accentuée par les incertitudes ruminées quant à la réussite de la démarche entreprise, rend de plus en plus oppressante. Une Gitane exhale de son siège la poisse gluante des déshérités ethniques. Assises à l'écart, parées de bijoux en sus d'être vêtues comme pour un entretien d'embauche, deux femmes noires chuchotent sans désemparer, entrecoupant leur babillage de brefs gloussements débiles. L'arrivant dévisage les sans-gêne à la dérobée, persuadé que les deux boulottes, le teint clair de créatures auxquelles la peau noire représente une tare à récurer, ne connaissent pas son surnom de "doyen" décroché après quinze ans de résidence, preuve qu'elles viennent de débarquer dans la bourgade.
Sortie d'un bureau en vue de cueillir la Gitane, une assistante sociale remarque le nouveau venu par sa nervosité à trifouiller les poches. Son agacement transvasé dans une voix perçante, elle s'enquiert s'il avait pris un rendez-vous.
« Non, bredouille le paumé en s'approchant de l'interpellatrice avec l'intention d'engager un tête à tête, le paquet de documents à la main. C'est urgent.
- C'est urgent pour tout le monde, jappe la dame dans un mouvement de recul dû à l'haleine du Black. Il faut prendre un rendez-vous. Voyez avec la secrétaire, là-bas. »
Ses papiers enroulés d'instinct, Clem Kola avise la cellule de filtrage avec le sentiment de devoir affronter un nouvel obstacle. Les boulottes, qui croisent le regard éperdu en surfant sur la calvitie, choisissent ce moment pour babiller distinctement dans sa langue maternelle, l'obligeant de s'éclipser au secrétariat afin de les priver d'une piste de brousse en impasse. L'ancienne vedette démasquée, grossit-il dans sa conscience tourmentée, les commères allaient propager le scoop de son concert de bienfaisance au bureau de la DDASS ; sinon radoter au tout-venant qu'elles n'avaient pu retenir leurs larmes en le voyant accoutré comme un clodo, chose vraie en regard de leur toilette si indécente qu'elle devrait inciter la dispensatrice de l'aide sociale à conditionner sa remise à un mode d'emploi. Veinardes.
Le dossier constitué et un rendez-vous pris dans quinze jours, quand le cycle infernal sera mis en branle en dépit des photocopies tirées, Clem Kola sort de la DDASS en sachant ce qui lui reste à faire. Echapper au déshonneur public préserve la dignité du cas social pris à la gorge. Avec le dépannage de Secours catholique, cinquante euros accordés à titre exceptionnel au vu de son litige, il achète quatre bouteilles de Samogone3, deux boîtes de sardines et un peu de hasch, puis se barricade dans le studio qu'il occupe depuis douze ans. Des murs écaillés frappent l'attention dès l'entrée. Pas de fenêtre. La petite pièce, articulée autour d'un canapé-lit camouflé par un tissu innommable, évoque un foutoir hallucinant tant les objets éparpillés, balancés à l'aveugle aux heures de déprime, absorbent le moindre espace vacant. Pas d'eau ni d'électricité. Télé, frigo, cuisinière et autres équipements de base liquidés avant la coupure de courant. On ne mange pas la ferraille. Accrochée au mur, une photo agrandie de Kélé veille sur le bordel, trahissant le chancre inexorable à la fraîcheur de la jeunesse qui la rongeait. Des bouteilles vides traînent partout, tels des trophées rassemblés en connaissance de cause, bouteille après bouteille, dans une rétrospective permanente d'une lente destruction de soi. Vivier de blattes et, accessoirement, cendrier repérable à tout moment par son encastrement dans le mur, l'évier de la kitchenette déborde d'ustensiles non lavés et de boîtes de conserve. Toilettes à la turque bourrées. De temps à autre, lorsque le cœur lui en disait, Clem Kola se déplaçait dans la froidure de la nuit, ombre fugitive munie d'un seau en plastique, pour recueillir de l'eau à une borne d'incendie afin de dégager la conduite des vécés, prendre un bain, faire la vaisselle, constituer une réserve.
Des témoignages concordants, il ressort que l'ex-Carré d'as aurait perdu le sens des réalités en ne transcendant pas son ancien personnage. Etant donné qu'aucun antécédent pathologique n'avait fragilisé Kélé à tel point que, prise d'un malaise soudain au retour du coltin, elle se soit allongée sur le canapé pour ne plus se réveiller, Clem Kola aurait dû d'abord exorciser son cadre de vie, se plier ensuite au rituel ancestral de purification. Du cinéma ! s'était-il récrié après la commémoration du quarantième jour de la cata. Problème : pour avoir contracté un mariage civil à l'étranger, se dérobant ainsi aux obligations afférentes au mariage coutumier, l'ex-turlupin s'était durablement aliéné le clan de Kélé. En effet, le grand-oncle de la défunte avait plusieurs fois fustigé sa nièce de se tuer pour un Mario4 qui, en différant sans cesse le moment de se présenter à sa belle-famille, s'était dispensé du rôle social dévolu à un gendre : rassembler les deux clans en vue de sceller le mariage et, au-delà de ces assises, tisser des liens utiles notamment en période de crise. Il se pourrait donc que la pression exercée sur Kélé, une pression accablante, déstabilisatrice par sa fréquence, ait finalement eu raison de la résistance de la trentenaire surmenée, auquel cas sa disparition subite serait due à une névrose d'angoisse consécutive au harcèlement subi. Au reste, il arrivait que la jeune femme de ménage, acculée par des problèmes d'argent insolubles, se désespère de reporter sa contribution pour le moins forcée à la prospérité des siens. Seule personne en possession d'un diplôme d'Etat5 dans un clan de semi-analphabètes, d'où le pari insensé de ses deux baobabs de la glisser dans un avion pour aller bûcher à l'étranger, Kélé se savait redevable aux siens en raison de leur apport décisif à son voyage. Elle avait même dédramatisé le voyage au pied levé, occultant combien elle en avait bavé les quinze premiers mois, pauvre gourde envoyée à l'aventure chez les toubabs, avant de sauter sur un hébergement stable et d'achopper à l'impossibilité matérielle de s'inscrire dans une fac. Aussi paradoxal que cela soit, Kélé se savait en même temps à la merci des siens en l'absence d'une formulation claire des contreparties. Capables d'étouffer l'épanouissement d'une jeune pousse, avait-elle confié à une copine quelque temps avant sa mort, ses oncles pouvaient de même la priver de la fonction génératrice de toute femme, maléfice qui semblait s'être accompli après dix ans de mariage. Quitte à alléguer une transgression des règles sacrées pour "dévorer son âme".
Après tout, si la dépouille de Kélé n'avait pas été rapatriée, c'est que le clan réuni à l'annonce de son décès, dans un rejet de la pousse rétive crevant les yeux, s'était déclaré incapable d'organiser ses funérailles. Seule solution pour stopper l'engrenage : s'acquitter des obligations négligées lors du mariage civil, et qui, vu les espoirs implicites placés en la championne du clan, seraient assorties d'un dédommagement proportionnel à la perte subie, ce qui supposait disposer d'un paquet de fric et rentrer au pays. La santé mentale de l'acteur survivant tenait à ce prix. Kafkaïen.
Sur le qui-vive entre 9 et 17 heures, Clem Kola sursaute au moindre bruit de l'extérieur, guette l'escouade venue le déloger par le trou de la serrure. Malgré la barre de fer calée en travers, il sait pertinemment que la porte sera défoncée le moment venu, d'autant que le huissier promu en videur sera épaulé d'un serrurier et de quelques flics. Après son retour de la DDASS, il avait relu le commandement de déguerpir consécutif à une décision de justice établissant son insolvabilité. Quinze mois d'arriérés de loyer, sans compter les frais de dossier exorbitants du huissier, après avoir usé du RMI6 jusqu'à la radiation. Sollicités alors que le litige paraissait encore résoluble, les frangins qu'il voyait à l'occasion pour fumer un pétard ou mitonner des projets mort-nés, la suggestion d'organiser une cotisation en sa faveur phagocytée par des railleries codées sur le flambeur de jadis, l'avaient poliment envoyé promener. Inconciliable avec un exil dévorant, la solidarité traditionnelle, anémiée par la précarité, les échéances, le chacun pour soi, gisait sous le paillasson du bureau de l'aide sociale.
Les sardines avalées en prévision de l'inondation éthylique, Clem Kola boit la Samogone à petites gorgées, éclairé par sept bougies disposées en triangle isocèle dans une ultime farce du turlupin évoquant une messe noire. A la deuxième bouteille, ou entre les deux, difficile de le savoir, se rendre aux vécés exigeant des efforts au-dessus de ses forces, il se glisse au bas du canapé et se vide sur place. Une lueur de lucidité le garde de souiller le lit mortuaire de Kélé. Lorsque des sapeurs-pompiers défoncent la porte dix jours après, alertés par un riverain incommodé par la puanteur qui se dégageait du studio, ils découvrent le corps en décomposition baignant dans ses déjections, des bouteilles d'alcool siphonnées autour de lui et des blattes fourmillant dans le décor macabre. Une bouteille de Samogone traîne à la portée de main du macchab, à moitié entamée, ainsi que des papiers se rapportant au litige. Posé en évidence sur la liasse de papiers, le bristol du rencard fixé par la DDASS attire l'attention des secouristes par son en-tête. Absurde. Car la procédure d'expulsion, qui reste conditionnée à une décision discrétionnaire du Préfet, s'étire entre trois et dix-huit mois à partir de la notification du commandement de vider les lieux !
Achille F. NGOYE
►Texte tiré du recueil de nouvelles "Sentiment bar", 2005, non encore publié
► Prochain titre : "Coco Night"
1 Initiales de la Direction départementale de l’action sanitaire et sociale (France).
2 Chaussures à semelles épaisses dont le talon pouvait atteindre 10 cm ou plus. En vogue dans les années 70. Ces chaussures sont apparues après l’inauguration d’une usine de fabrication de pneus Good Year, d’où leur appellation.
3 Vodka à base de sucre distillée par des bouilleurs de cru
4 Titre et personnage d’un succès de Franco Luambo (1938-1989) interprété par Madilu System et l’OK Jazz. Pressé par sa compagne de débarrasser le plancher, Mario est devenu le synonyme du gigolo immature et étouffant.
5 L’équivalent du baccalauréat (bac)
6 Revenu minimum d’insertion en France. Il a été remplacé par une autre allocation.
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Bio-Bibliographie d' Achille NGOYE
appelé aussi "Père Ngoye" par tous les musiciens de Kinshasa dont il partageait les aventures (et les galères) musicales (et sociales)...
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